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La double vie de Nisrine
Nisrine est très sportive: elle nage, elle fait du ski: mais ce n’est pas là qu’elle en rencontrera: à la montagne, il y a des pistes séparées pour les hommes et les femmes (il est vrai que, hors-piste, on arrive à se retrouver...). Et la piscine est réservée aux femmes les jours pairs, et aux hommes les jours impairs! Alors, que faire? Désormais à Téhéran hommes et femmes sont séparés dans les autobus (les femmes à l’arrière, les hommes à l’avant); mais les taxis collectifs, où l’on se retrouve à cinq passagers serrés les uns contre les autres, sont une excellente occasion pour faire connaissance: c’est comme cela que Nisrine a rencontré son petit ami actuel! Et il y a bien d’autres moyens de draguer à Téhéran: en voiture, ou dans les galeries commerciales. Avec Maryam, une de ses amies qui a son permis (elle a 19 ans), et Leyla (17 ans), Nisrine part en expédition: les trois filles roulent lentement dans une grande avenue de Téhéran -- rien de plus facile dans cette ville où il y a toujours des embouteillages monstres: elles s’arrangent pour rouler à côté d’une voiture pleine de garçons, le temps de dévisager les passagers de l’autre voiture, et éventuellement de se lancer des numéros de téléphone... ou de se donner rendez-vous dans un centre commercial élégant, au nord de la ville. On fera semblant de regarder les vitrines, et l’on échangera quelques mots, avant de se retrouver dans un café, dont le patron, complaisant, prévient les jeunes quand les “pasdars” (gardiens de la révolution) arrivent... C’est là que nous avons retrouvé Nisrine avec une bande de garçons, tous étudiants en fac: Hassan, Farhad, Navid... Les garçons se lamentent: pour la première fois, garçons et filles étudient ensemble; mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Fac n’est pas un endroit idéal pour draguer les filles: “Si on se fait remarquer en train de parler deux ou trois fois de suite dans une journée avec une fille, on est tout de suite convoqué au bureau; et l’on risque d’être chassé de l’université”, dit Hassan, 21 ans, étudiant à la fac de sciences. “Le secret: il faut savoir parler sans rire: on se passe des petits papiers avec des numéros de téléphone, et l’on organise des rencontres ailleurs... des invitations”. Le grand mot est lâché: les soirées, à Téhéran, cela s’appelle des “invitations”. Mais il ne faut pas se faire d’illusions: Téhéran n’est pas un endroit où l’on fait la fête... “Je ne peux pas organiser des invitations chez moi”, dit Nisrine. “mon père ne veut pas: il me prend pour... une fille de moullah!... En général, je sors avec mes parents, et je retrouve dans ces soirées les enfants de leurs amis. Je ne suis allée qu’une seule fois à une party où il n’y avait que des jeunes: on était une quinzaine... mes parents n’étaient pas au courant”. Les étudiants arrivent à organiser quatre ou cinq “invitations” dans une année. Paradoxalement, le voile n’est pas la première préoccupation de ces jeunes: “C’est vrai que ce n’est pas le plus important”, dit Maryam, 19 ans. “On n’en parle pas beaucoup en fac; cela fait tellement partie de la vie. Pour la plupart des filles, le voile, c’est la tradition: elles ont toujours vu des photos de leurs ancêtres, de leurs mères, de leurs grands mères, avec un voile! Comme les filles se sentent inférieures aux hommes, elles se sentent plus fortes si elles sont protégées par un voile contre les regards malsains... Et enlever le voile, ce serait retourner en arrière, revenir à l’époque du Chah; les filles n’en ont pas envie. Alors, comme il n’y a pas de solution, on n’en parle pas”... La pilule? “Oui, dit Maryam, on en parle; tout le monde veut savoir à quoi ça sert, comment ça marche. On ne peut pas en trouver. Les parents ne savent pas ce que c’est: ils ont des dizaines d’années de retard! Mais c’est une curiosité pour... plus tard: il n’est pas question d’avoir des rapports sexuels avant le mariage. La pudeur est totale. On se marie... et on verra après”. Le mariage? Nisrine et ses amies ne pensent qu’à ça. “Mais nous avons un gros problème, ajoute Nisrine: nous connaissons mal les garçons; on n’est pas à l’aise avec eux: ils se montrent gentils, même s’ils ne le sont pas... Mais si j’avais l“occasion”, je me marierais maintenant! L’occasion, c’est un type beau, qui a du fric; ce serait mieux si ses parents étaient morts, parce que les parents sont des emmerdeurs... Si c’est un mariage arrangé (60% des cas au moins), l’amour viendra après”... En attendant, Nisrine a une obsession: “Partir, sortir d’ici le plus vite possible, parce qu’ici on ne peut rien faire, tout est limité. J’explose”! (Cargo, N° 1, 1994) (Marie Claire, Febrero 1996)
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