Gréve de la faim en Turquie
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Yachar Kemal
Derviche kurde |
L'amour pendant les jours de rébelllion
Un romancier, pas un historien
Ahmet Altan introduit de nouveaux personnages dans "L'amour pendant les jours de rébellion" -- de nouveaux types de femmes, les "féministes" de l'époque ottomane, et une esclave. Et il reprend certains personnages de "Comme une blessure de sabre" -- Ragip bey, Osman, Hikmet bey... Mais le lecteur avait refermé le livre en croyant que Hikmet bey s'était suicidé? "Moi aussi", répond Ahmet Altan en riant; "mais j'ai décidé qu'il s'était raté et qu'il avait survécu". Fils d'un politicien de gauche connu, Ahmet Altan est lui même progressiste, et il est persécuté par la justice de son pays pour les articles qu'il a publiés dans la presse turque: "J'ai un tas de procès sur les bras et on est en train de m'en intenter quatre nouveaux. Au total ils ont requis 35 ans de prison contre moi. A peine j'écris un article sur les relations entre l'armée et la politique, on m'intente un procès, alors que c'est le sujet primordial". Ahmet Altan a désormais des problèmes pour publier ses articles: à part l'hebdomadaire "Aktuel", tous les journaux turcs refusent de publier ses commentaires depuis qu'il a publié dans "Milliyet" un article intitulé "Atakurd" dans lequel il a inversé les situations et le rôle des Turcs et des Kurdes: "Si on avait eu Atakurd et une République Kurde, si on brûlait les maisons des Turcs, si on défendait aux Turcs de donner à leurs enfants des noms turcs, si on les torturait, si la télévision parlait kurde, si les Turcs étaient considérés comme des traîtres, si toute velléité de séparatisme turc était réprimée, que penseraient les Turcs? Alors ils comprendraient"... Cet exercice de politique fiction a été jugé blasphématoire: Ahmet Altan a été condamné à une peine d'un an et demi de prison avec sursis -- sentence immédiatement exécutoire s'il récidive dans un délai de cinq ans. Mais il affirme qu'il ne cessera pas pour autant de parler et d'écrire librement. Un bilan amer Très amer sur la justice et la presse de son pays, Ahmet Altan affirme que "trois corporations sont traîtres à leur vocation: les journalistes, les historiens et les gens de loi". S'ils ne s'étaient pas comportés ainsi, la Turquie n'en serait pas là. Pourquoi les historiens? "L'Etat est fondé sur un immense menssonge initial: On ment sur la fondation de la République, sur Mustafa Kemal, sur les Turcs, sur les Kurdes, sur les Arméniens. Il est défendu en Turquie de débattre de ces sujets". Et les journalistes? "Ils ont beaucoup menti, et ils continuent", répond Ahmet Altan. "Je suis dans ce métier depuis 27 ans, j'ai commencé au niveau le plus bas et je suis monté au sommet. Je peux dire que la presse turque est lâche: la presse turque paraît plus pour cacher la vérité que pour la révéler". Et les hommes de loi? "Les avocats et les juges auraient dû se révolter et dire la vérité au peuple: le droit turc est plein d'articles qui vont à l'encontre du droit international. Le systme turc doute de l'Homme et le considère comme un ennemi". Ahmet Altan suit de très près la grève de la faim pour protester contre les prisons de type F, un mouvement qui a déjà fait 28 victimes. "Je suis aussi bien contre les jeunes que contre l'Etat", déclare-t-il, "aucun des deux côtés n'essaie de sauver la vie des jeunes. Pour moi la patrie n'est pas plus importante que la vie des jeunes: je suis prêt à sacrifier la patrie pour sauver la vie des jeunes... Je l'ai écrit dans "Aktuel". Les drapeaux n'ont aucune importance. Si on aime trop son drapeau, on ne peut pas approcher de manière objective les gens qui sont rassemblés sous un autre drapeau". Très engagé dans ses articles pour la presse turque, Ahmet Altan fait aussi très attention de ne pas laisser ses idées politiques prendre le dessus dans ses romans "parce que l'aspect littéraire serait relégué au second plan". Il se souvient que cela a été le cas avec le roman "Sudaki Iz" (La trace sur l'eau) qu'il a écrit il y a longtemps, en 1985, et dans lequel il décrivait des terroristes de gauche dans une intrigue situé à la fin des années 60 et au début des années 70: "Toutes les discussions étaient axées sur l'aspect politique, le côté littéraire était oublié: les gens de gauche ont été contre mon livre parce que je décrivais ces terroristes avec toutes les faiblesses des êtres humains... Et l'Etat m'a envoyé devant un tribunal. Le verdict a été de ramasser tous les exemplaires et de les brûler -- oui, de les brûler. C'était en 1985 (cinq ans aprs le coup d'Etat). Mon roman n'était pas très fameux, mais ça m'a fait de la peine. Certainement, cela m'a aussi fait de la publicité et le livre est devenu un best-seller en Turquie". Balzac et moi... Avec de moins en moins de journaux disposés à publier ses articles, Ahmet Altan est décidé à se concentrer sur la littérature. Son prochain roman, "Tromper", est l'histoire d'une femme qui trompe son mari. Cela arrive? "Ca m'est arrivé", réplique Ahmet Altan, en riant à demi... Plus sérieusement, il explique comment son nouveau roman, qui se passe à l'époque contemporaine, racontera comment "il y a parfois des vides dans notre vie et on ne s'en aperçoit pas. Quelqu'un arrive et le remplit. Et si cette personne repart, il y a de nouveau un vide: le moment le plus terrible dans une vie, c'est la rencontre avec ce vide". Interrogé sur sa façon de travailler, Ahmet Altan nous conduit dans son bureau où il écrit sur un ordinateur. Sur une étagère de sa bibliotèhque, une grande photo de Balzac. "J'ai eu l'idée de la trame de "Comme une blessure de sabre" il y a plusieurs années, et j'ai écrit une centaine de pages, et ensuite le blocage: impossible de continuer. Je suis alors allé à Paris avec la femme que j'aimais, qui parlait l'allemand; elle a trouvé chez un bouquiniste un exemplaire de la biographie de Balzac de Stefan Zweig, et elle a commencé à m'en lire des chapitres. Cela m'a donné la force de recommencer à écrire, et après trois mois j'avais fini mon livre... Depuis cette époque je lui parle -- à Balzac -- cela prouve que je ne suis pas très intelligent, mais j'aime croire que l'envie d'écrire m'est venue de lui. Finalement, je suis comme une bouteille de ketch-up: on secoue très fort la bouteille, et cela ne sort toujours pas; et tout d'un coup..cela. explose". (The Middle East magazine, October 2001) postmaster@chris-kutschera.com Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2002 |
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