CHRIS KUTSCHERA 30 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRLANDE: Les îles d’Aran, un monde à part au large de l’Irlande (extraits)

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A.Ocalan

propriétaire d'un faucon l'entraînant pour la chasse

Fauconnier, UEA

Falaise abrupte au dessus de la merPeu d’îles ont un aspect aussi tourmenté, aride et inhospitalier que les îles d’Aran, et pourtant ces trois îlots, qui se dressent à peine au-dessus des flots, dans la baie de Galway, sur la côte ouest de l’Irlande, ont depuis toujours été un refuge pour les hommes: difficiles à dater, les “forts”, des constructions primitives de dimensions parfois impressionnantes que l’on trouve sur les trois îles, remontent en tout cas aux premiers siècles de notre ère. Et aujourd’hui encore quelques milliers d’hommes s’accrochent à ces îlots dont l’isolement leur permet de conserver -- pour combien de temps encore? -- les traditions gaéliques qui se perdent de plus en plus dans le reste de l’Irlande.

Petite maison couverte de chaumeSelon une ancienne légende irlandaise, la baie de Galway formait autrefois un lac, séparé de l’Océan par une barre de terre, jusqu’au jour où, par une tempête plus violente que les autres, les flots ont tout balayé: les trois îles d’Inis Oirr, Inis Meain et Arainn -- plus connues sous leurs noms anglais d’Inisheer, Inishmaan et Inishmore -- sont tout ce qui reste de ce bras de terre. Géologiquement, les trois îles prolongent les escarpements des Burren, dans le comté Clare, à quelques kilomètres de l’autre côté de la baie de Galway.  La surface du sol, du calcaire ou du schiste, fracturée par des milliers de fissures parallèles plus ou moins larges, a été sculptée par l’érosion.

À certains endroits le sol est hérissé de lames acérées sur lesquelles il est difficile de marcher; ailleurs des galets s’étendent à perte de vue; ailleurs enfin on a la surprise de rencontrer de grandes dalles parfaitement planes sur lesquelles on pourrait danser... Le versant sud-sud-ouest des îles s’élève à plus de 120 mètres au-dessus des flots, tandis que le versant nord-nord-est est léché par la mer: c’est là qu’ont été construits les quelques villages des îles.

Une vie extrêmement dure de paysans pêcheurs

Un canoe avec une voile rougeDepuis l’arrivée des premiers moines qui ont christianisé les îles au Ve siècle, la vie quotidienne n’a pratiquement pas changé jusqu’au début du XXe siècle... C’était une vie extrêmement dure de paysans pêcheurs, à la limite de la subsistance. Les historiens irlandais racontent volontiers qu’après l’arrivée de St Enda, au Ve siècle, les îles d’Aran sont devenues de “grands centres d’érudition, qui ont attiré des savants de toute la chrétienté”. Mais un coup d’œil sur les ruines de cette époque ramène les choses à leur juste proportion: les chapelles étaient minuscules, et le nombre des moines qui vivaient alors sur les îles ne dut jamais être très élevé. Au début du XXe siècle, les rares voyageurs qui venaient sur les îles depuis Dublin avaient l’impression de se retrouver à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, dans un monde étrange, dont les habitants, habillés de façon étrange, parlaient une langue incompréhensible, et se lançaient à la mer dans des canoës, les “curraghs”, qu’eux seuls savaient maîtriser; L’anglais était une langue inconnue; tout le monde parlait le gaélique, ou plus exactement l’irlandais, une langue qui a été parlée autrefois par tous les habitants de l’Irlande, et qui a produit une littérature très riche, mais qui n’est plus parlée aujourd’hui que par quelque 40.000 personnes, dans la “ceinture gaélique”.

Les habitants de l’île vivaient dans de petites masures de deux pièces, une cuisine et une chambre, à peine éclairées par de petites fenêtres. La cuisine comprenait toujours deux portes, l’une donnant au sud, plus protégée des vents dominants, l’autre au nord. Pendant des siècles les habitants des îles d’Aran ont vécu sans montre et ont ignoré notre façon de marquer le temps. Si le vent soufflait du nord, ils laissaient la porte du sud ouverte, et l’ombre du chambranle de la porte, fonctionnant comme un cadran solaire, leur indiquait combien il restait de temps avant le crépuscule... Si le vent changeait, les gens ouvraient la porte du nord... et ils n’avaient plus aucune idée du temps! Cela donnait lieu à des scènes assez curieuses: un visiteur, se promenant dans un village animé, avec des femmes filant sur le pas de leurs portes,  pouvait trouver toutes les portes closes et le village désert à son retour: le vent avait tourné.

Des vêtements entièrement faits à la main

Jusqu’à la veille de la première guerre mondiale, les gens s’habillaient de vêtements entièrement faits à la main: les femmes filaient et tissaient ou tricotaient la laine de leurs moutons, elles fabriquaient notamment une sorte de tweed particulièrement coloré en mélangeant de la laine teinte avec de l’indigo à de la laine ayant conservé sa couleur naturelle. Jusqu’à l’âge de 8-9 ans les garçons portaient les mêmes jupes que les filles, car les habitants des îles, très superstitieux, étaient convaincus que les fées qui enlevaient les petits garçons seraient trompées par ce stratagème. Les femmes, qui s’habillaient en général de vêtements sombres, portaient pour certaines cérémonies (enterrements) des jupes d’un rouge écarlate. Les hommes ne se séparaient jamais d’un chapeau noir, et d’une ceinture, le “criss”, très colorée, tissée par les femmes. Quand ils n’allaient pas pieds nus, les gens des îles utilisaient des “pampooties”, espèces de sandales taillées dans la peau de vache, le poil retourné à l’extérieur, et attachées à la cheville et autour des orteils. Le soir, lorsqu’ils les enlevaient, les îliens les mettaient à tremper dans un baquet plein d’eau pour que la peau reste souple. Et pendant la journée ils marchaient souvent dans l’écume des vagues, dans le même but. Autant dire que leurs pieds étaient continuellement humides... Selon des voyageurs qui les ont utilisés au début du siècle, les “pampooties” étaient parfaitement adaptés au sol de l’île, permettant de s’agripper avec les orteils aux rochers qui la recouvrent. Chaussettes, casquettes, écharpes, tout était tissé ou tricoté avec de la laine locale: les habitants des îles vivaient pratiquement en autarcie, achetant le minimum  à l’extérieur -- essentiellement du “turf” (de la tourbe), transportée par des “hookers”.

Plus pauvres que le reste des Irlandais

Vivant dans un pays qui, au début du XXe siècle, était le plus pauvre de l’Europe, les habitants des îles étaient beaucoup plus pauvres que le reste des Irlandais: ils ne mangeaient pratiquement jamais de viande, sauf un peu de bacon, et leur nourriture se composait de poisson frais, ou, plus souvent salé, de pommes de terre et de pain, les pommes de terre et le pain formant l’ordinaire.

À de rares exceptions près, les habitants des îles étaient d’abord des pêcheurs qui passaient la plus grande partie de leur temps en mer, à bord de frêles embarcations: les “curraghs” des îles d’Aran sont faits de toile tendue sur une armature de lattes de bois et enduite de bitume. Ce sont des esquifs sans quille, des canoës étroits, à la proue effilée, à la poupe carrée, équipés de 2 à 4 bancs, sur lesquels s’asseoient les rameurs (un par banc) et parfois un barreur. Mesurant de sept à huit mètres de long, les “curraghs” sont relativement légers et portés assez facilement par deux hommes jusqu’au rivage. S’endommageant fréquemment sur les rochers, ils sont aussi facilement réparés.

Pendant des siècles, les pêcheurs des îles d’Aran ont pêché, avec des filets ou des lignes, à bord de ces embarcations qui semblent dérisoires dès que la mer est un peu grosse. Aucune autre embarcation n’était utilisable car les îles ont été dépourvues pendant très longtemps de la moindre jetée et n’ont aucun port naturel. Les “hookers” qui assuraient le transport -- du bétail, vaches et cochons, ou du “turf” -- entre le Connemara, Galway et Doolin, et les trois îles, devaient être chargés ou déchargés avec les “curraghs”, ce qui donnait lieu à des scènes assez pittoresques... Tous les étrangers qui sont montés à bord d’un “curragh” par mer un peu démontée en gardent un souvenir terrifié.

Les pêcheurs doivent parfois attendre une heure avant de lancer leur canoë à la mer; profitant d’une brève et relative accalmie, ils poussent alors le canoë entre les rochers, en ramant avec une rapidité extraordinaire pour s’éloigner du rivage avant qu’une lame trop grosse ne les écrase. Quand la mer est forte, le “curragh” est parfois tellement incliné qu’une personne assise à la poupe a l’impression d’être juchée sur... une échelle! Même avec deux ou trois pêcheurs à bord les “curraghs” sont des embarcations tellement légères que la moindre faute d’un rameur la fait tourner de 90 degrés. Par mauvais temps il en faut moins pour être emporté et écrasé. Mais les marins ne redoutent pas tant le mauvais temps que le brouillard: parfois un épais brouillard recouvre toute la baie de Galway pendant plusieurs semaines avant de se dissiper. Certains pêcheurs ont eu la chance de se retrouver, épuisés mais vivants, sur la côte du Connemara. D’autres, moins chanceux, ont péri en mer dans des conditions atroces. Il n’y a pratiquement pas une famille qui n’ait un parent mort en mer.

Un dicton local résume bien l’état d’esprit des marins d’Aran: “Un homme qui n’a pas peur de la mer se noiera très vite, car il sortira en mer un jour où il ne devrait pas... mais nous avons peur de la mer, et cela ne nous empêchera pas de périr noyés”. Les accidents étaient finalement assez rares -- et le plus souvent dûs à l’ivresse; mais quand une embarcation disparaissait, c’était terrible pour la famille concernée: elle perdait en même temps un père et deux ou trois de ses fils; tous les membres actifs de la famille ayant ainsi disparu, la veuve plongeait avec ses enfants dans la misère la plus totale....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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