Kurdes en France
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« La rue 360 est en terre battue ( comme la majorité des rues de Phnom Penh, la capitale cambodgienne ) avec des cailloux et des nids-de-poule mais notre maison est facile à trouver, c’est la seule à garder le portail grand ouvert sur la rue, nous ne voulons aucun obstacle entre nous et nos visiteurs. ». En ce début de matinée, Delphine Kassem reçoit un groupe de touristes venus visiter « Sovanna Phum », Le grand thèâtre d'ombres l’association
qu’elle a fondée en 1995 et qui soutient les arts populaires
khmers.. Dans la grande salle éclairée par des fenêtres
à claire-voie, de grandes marionnettes en cuir, finement
ouvragées, représentant rois et princesses grimpés
sur des animaux chimériques, ne sont pour l’heure que
de jolies figurines décoratives qui, en fin de journée,
quand le spectacle commence, animeront de fabuleuses épopées. Un art en voie de disparition Quand Delphine Kassem arrive au Cambodge, il y a dix ans, le théâtre d’ombres, grand et petit, était en voie de disparition : « Il ne restait que quelques grandes marionnettes, pourrissant dans un coin de l’Ecole des Beaux Arts de Phnom Penh et des représentations du grand théâtre étaient données parfois pour les touristes. J’arrivais de France, j’avais vingt ans, une expérience du spectacle de rue et la dernière année, j’avais géré avec un ami un café-théâtre à Mont-de Marsan. Désirant découvrir d’autres lieux, nous étions partis pour le Vietnam. Saigon nous a déçus : trop grand, trop de pollution, des gens trop speed, le sourire rare. Deux jours plus tard, nous prenions le bus pour le Cambodge et à peine la frontière franchie, nous avons tout de suite senti la différence, le courant passait et voilà c’était parti. » A peine arrivée, Delphine découvre l’école du Cirque dans l’école des Beaux Arts de Phnom Penh ( le cirque est une tradition très ancienne dont on trouve la trace dans des bas-reliefs des temples d’Angkor ); elle y enseignera bénévolement le diabolo et elle se fait des amis parmi les élèves et les enseignants. Elle réalise que les artistes vivent difficilement avec des salaires de misère et qu’ils manquent terriblement de contacts avec le public ; il existe bien un Théâtre National mais y organiser des spectacles demande trop de moyens et d’effectifs pour remplir une scène très grande. De plus le Théâtre disparaît dans un incendie en 1994, il ne reste que des ruines aujourd’hui. Le rôle de Delphine et de son association... Pour gagner sa vie, Delphine travaille comme hôtesse d’accueil dans un restaurant où elle rencontre la colonie étrangère de Phnom Penh. Elle se rend compte que ses clients sont demandeurs de spectacles: « D’un coté, je voyais des étrangers curieux de découvrir les arts traditionnels et de l’autre, mes amis artistes qui étaient totalement coupés du public et qui risquaient de perdre leurs talents faute de représentations. » « Un tout petit projet – c’est Delphine qui parle - a commencé à germer dans ma tête. Il fallait ouvrir un lieu d’accueil pour les artistes et le public et je suis partie à la recherche d’un soutien financier. Je devais avoir des arguments suffisamment convaincants car je suis arrivée à réunir 2300 dollars auprès de la colonie étrangère. C’était suffisant pour louer un terrain et construire une scène. Aujourd’hui les pièces de théâtre sont jouées en langue khmère; les étrangers préfèrent la danse et la musique qui leur sont plus accessibles. Les deux premières années, nous donnions trois représentations par week-end, c’était faisable, la culture khmère est tellement riche! Mais ayant décidé que le spectacle était gratuit pour permettre à tout le monde de venir nous étions sans cesse sur la corde raide. Il fallait trouver un moyen de récolter de l’argent dans ce pays si pauvre que même une participation bénévole ne donnait aucun résultat; aussi nous nous sommes tournés vers les étrangers en reprenant la formule du café-théâtre et je me suis retrouvée derrière les fourneaux à faire de la fondue savoyarde, seul plat de ma région d’origine, la Savoie, que je savais cuisiner. Gros succès, mais nous nous sommes rendu compte que certaines personnes venaient plus pour ma fondue que pour le spectacle Donc par la suite nous avons arrêté la fondue et maintenant nous faisons payer les entrées à ceux qui en ont les moyens . Pour les gens du quartier, c’est gratuit et ça le restera. » Au départ, Delphine ne pensait rester qu’un ou deux ans, le temps pour les artistes et le public de faire connaissance. L’arrivée de Mann Kosal avec ses marionnettes en 1995 va bouleverser ses plans : « Il avait pour toute richesse six petites marionnettes assez simplettes, nous les avons gardées en souvenir, et il m’a dit qu’il voulait faire un spectacle, nous n’étions pas équipés pour une telle entreprise, il fallait trouver d’autres marionnettes, des assistants, des musiciens » ; pour Delphine avec son moral de gagneuse les obstacles sont fait pour être contournés : elle a franchi une nouvelle étape et elle a créé son association. « En rencontrant Kosal, je sentais que j’avais en face de moi un obstiné qui irait jusqu’au bout de sa passion pour les marionnettes». Et son intuition ne l’a pas trompée : Kosal est devenu maître de marionnettes : « Si Kosal n’était pas entêté, jamais il n’aurait pu reconstituer cet art dans toute sa splendeur ; il a enquêté auprès des derniers témoins qui lui racontaient ce qu’ils avaient vu, il a recueilli la mémoire des survivants, seule sauvegarde de cet art populaire,contrairement à l’art de la cour qui avait la chance d’être archivé, filmé, décrit dans des livres publiés à l’étranger. » Avec Delphine ils ont créé la seule troupe professionnelle du petit théâtre d’ombres qui se produit régulièrement dans la capitale, en province et même à l’étranger. « L’année dernière, nous avons passé un mois en Angleterre en participant à une exposition alternative avec six artistes anglais ; nous nous sentions assez décalés, avec cette langue, cette culture et surtout les moyens mis à notre disposition, ce n’était pas facile à réaliser et pourtant l’exposition a eu un gros succés. Cette année, Kosal et trois anciennes danseuses du Ballet Royal, des rescapées des massacres, donneront en première mondiale à l’université de Yale dans le Connecticut le récit de leurs vies pendant la période des Khmers rouges avec danses et marionnettes. » Dans la cour, Ping, un élève de Kosal, travaille sur un billot un morceau de peau qui deviendra marionnette ; il est entouré de gamins du quartier : « je sais que parmi eux, il y en a qui seront nos futurs élèves ; j’aime les voir tourner autour de nous, c’est ce contact qui peut déclencher une vocation . » C’est cette relation innée, cette ouverture de Delphine vers les autres qui donnent toute l’énergie à son association ; elle est connue du tout Phnom Penh, parcourant inlassablement la ville, distribuant les affichettes annonçant les futures représentations. La province n’est pas oubliée. Delphine et Kosal rentrent d’une tournée qui a reçu un tel accueil qu’une nouvelle tournée est prévue à l’automne après la saison des pluies : « Un soir, dans un village au fin fond de la province, nous étions incapables d’évaluer le nombre de spectateurs, un millier devant l’écran et peut-être trois cents derrière, la représentation venait de finir et personne ne bougeait, ils attendaient la suite, comme autrefois quand les spectacles se prolongeaient sur plusieurs nuits. Nous n’avons pas hésité un instant, nous avons enchaîné une deuxième histoire malgré la fatigue, c’était une séance comme au bon vieux temps, un vrai bonheur.» Contente, Delphine ? « Oui, j’ai réussi, je ne suis plus indispensable. Jusqu'à l ‘année dernière, nous fermions l’association dés que nous partions en tournée ; maintenant nous pouvons organiser plusieurs spectacles en même temps et le coté administratif suit ; je suis partie quatre mois en Europe l’année dernière et le loyer n’a pas pris un mois de retard en mon absence! » Puis Delphine se met à rêver : « J’ai essayé de parer au plus pressé. Quand j’aurai trouvé un administrateur pour me remplacer, j’aimerais remonter sur les planches, peut-être comme clown … » Vraiment ?: « Non, soyons sérieux, des clowns on en trouve partout; mais notre association , il n’y en a qu’une, elle permet à Kosal de vivre de son métier de marionnettiste et de poursuivre ses recherches ; mais je ne veux plus l’entendre dire qu’il est le meilleur joueur du petit théâtre d’ombres du monde et ajouter avec son sourire triste :- c’est si facile puisque je suis le dernier .- à nous d’assurer la relève» . La saison des pluies commence, Phnom Penh plonge dans une douce torpeur tropicale mais pour « Sovanna Phum », il n’y a pas de saisons. (inédit)
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