CHRIS KUTSCHERA 30 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAK: Entaiech et les légendes du pays des roseaux

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portrait d'EntaiechEntaiech ne sait pas exactement quel âge il peut avoir: les gens des marais ont toujours été réfractaires à toute administration -- c’est seulement en 1893 que les Ottomans purent poster le premier fonctionnaire à Chibaich -- et aujourd’hui encore ils négligent souvent de déclarer les naissances: cela peut faire perdre trop de temps, et le seul résultat tangible, c’est qu’un jour il faut faire son service militaire.

Entaiech a-t-il cent ans comme il le prétend? Ou seulement quatre-vingts, ce qui semble plus vraisemblable? Peu importe... L’un des anciens de Chibaich -- la capitale du “pays des roseaux”, il ne sort guère de son “moudhif” (maison d’hôtes communautaire) et c’est un conteur intarissable qui connaît admirablement ces histoires et ces légendes, qui rattachent les gens des marais à l’époque sumérienne.

Un refuge pour les proscrits

femme tressant une natte... De tout temps les marais ont offert un refuge sûr aux Bédouins du désert, parias ou proscrits isolés, ou tribus entières fuyant des tribus plus puissantes.

Un peu partout, à la saison des basse eaux, on trouve des vestiges archéologiques: pierres, briques, asphaltes, poteries, qui indiquent que les marais n’ont pas toujours été recouverts par les eaux -- après tout, n’est-ce pas dans le “pays entre les fleuves” que se trouvait autrefois le paradis terrestre? -- dont il reste un “vestige”: l’arbre d’Adam, que l’on montre encore aujourd’hui, un pauvre arbre rabougri, au confluent du Tigre et de l’Euphrate.

Ainsi l’eau et les roseaux n’auraient pas toujours recouvert le pays entre les fleuves? Sûrement, dit Entaiech, qui raconte alors une des légendes sur l’origine des marais, tandis que son fils prépare le café dans une impressionnante série de grands pots au bec recourbé.

canoe charge de roseaux“Autrefois, ma tribu, la tribu des Beni-Assed, vivait autour de Basra et de Kourna, sur des bateaux. La région où nous nous trouvons maintenant, Chibaich, n’était pas recouverte de marais comme aujourd’hui, mais complètement asséchée, grâce à une digue qui l’entourait totalement: c’était le territoire des Mountafik, une tribu de cavaliers.

“Un jour, le fils du cheikh des Mountafik demanda en mariage la fille du cheikh des Beni-Assed, connue pour sa beauté: il n’était pas question pour les Beni-Assed de donner une de leurs filles aux Mountafik, et le cheikh des Beni-Assed décida de leur jouer un tour en leur envoyant, à la tombée de la nuit, dans une barque, une Noire, une esclave!

“Furieux, les Mountafik déclarèrent la guerre aux Beni-Assed, qui durent se réfugier pendant un certain temps en Perse. Mais un jour, le cheikh des Beni-Assed a une idée: “Pourquoi, dit-il aux anciens de la tribu, ne détruirions-nous pas la digue qui protège le pays des Mountafik? Avec nos bateaux, nous suivrions les eaux qui s’engouffreront dans les brèches et noieront les Mountafik, dont les fameux chevaux seront bien inutiles”! Ainsi fut fait, et depuis, les Beni-Assed vivent dans le pays des Marais”.

Dans cette légende se retrouvent pêle-mêle des allusions aux origines des Beni-Assed, la tribu de Chibaich, aux origines des marais, et au problème fondamental qui peut se poser à des Bédouins -- le mariage en dehors du clan.

L'origine des Marais

Il existe beaucoup d’autres légendes sur l’origine des marais, mais toutes reviennent sur la destruction des digues qui protégeaient les terres contre les eaux du Tigre et de l’Euphrate, à une époque reculée, sous des rois légendaires, ou plus récemment, au cours de batailles entre tribus rivales.

“Autrefois, ajoute Entaiech, le “lac de Bagdad” (un des marais) était très fertile: on y cultivait du blé et du riz, et de là partaient des caravanes vers Bagdad... Et la preuve qu’il y avait une digue, dont on verrait encore des vestiges -- c’est qu’on emmenait les morts à dos de chameaux jusqu’à Najef”...

(Le Monde Diplomatique, Supplément Irak, Avril 1977)

 

 

 

 

 

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