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À quelques centaines de mètres de l"aéroport" de Nakfa -- une piste en terre de quelques centaines de mètres -- une scène pour le moins insolite attire le regard: sur un petit promontoire rocheux qui forme une espèce de gradin naturel, plusieurs dizaines de personnes sont assises, en train décrire sur une feuille de papier: debout devant elles, un homme écrit des questions en anglais sur un tableau noir dressé contre un rocher. Ces hommes et ces femmes -- certains sont jeunes, à peine 20 ans; dautres ont visiblement près du double -- sont des "tagadalaï", des combattants du FPLE (Front populaire de libération de lErythrée) en train de... passer leur examen de fin dannée scolaire!
Isolée au nord de lErythrée,
coincée entre le Soudan et la Mer Rouge, la province
du Sahel est le laboratoire de la révolution
érythréenne: cest là, dans
ce bastion imprenable de montagnes culminant à
près de 3.000 mètres, dans ces vallées
encaissées, sur ces immenses plateaux semi-désertiques
où poussent quelques maigres épineux et
dimmenses baobabs, cest là que sétaient
retranchés les maquisards du "Front Populaire
de Libération de lErythrée"
(FPLE) pendant les dix années du "grand
repli stratégique", de 1978 à 1988,
dans un réseau de tranchées de plusieurs
Mais contrairement à beaucoup de maquisards victorieux les combattants du FPLE ne se sont pas attardés dans la capitale: fuyant les délices dAsmara, ils sont repartis dans leurs bases, dans le pays Danakil, à la lisière de la Mer Rouge, au nord de Djibouti; ou dans la plaine de Barka, près du Soudan; ou dans le Sahel. Tous les combattants disent à
peu près la même chose que Salamawit --
une jeune combattante de 24 venue passer quelques semaines
chez sa mère après la naissance de son
premier enfant: "Nous avons été très
heureux de retrouver nos familles... mais vivre à
Asmara? non! Pour deux raisons: je nai pas dargent,
je ne peux rien faire, sans laide de ma famille...
Et puis je veux continuer mon travail, je veux reconstruire
mon pays." Assise à même le sol, dans
un salon très cossu qui ne déparerait
pas une maison bourgeoise française, Alganesh,
la mère de Salamawit, prépare le café
à la mode érythréenne, en grillant
dabord les grains devant les invités avant
de le faire chauffer sur un brasero dans une espèce
de cornue en terre cuite. Et elle couve des yeux sa
fille pendant que celle-ci Salamawit a présenté à sa mère et à sa soeur Sara, professeur à luniversité dAsmara son amie Otherwise -- une combattante dun peu moins de 30 ans, que ses amis ont ainsi surnommée parce quelle ne cesse pas dutiliser le mot "otherwise" (en français, "autrement") quand elle discute... Bien quOtherwise appartienne à un milieu beaucoup plus modeste -- ses parents sont de petits paysans qui ont été ruinés par la guerre et la sécheresse, et sont pratiquement au bord de la mendicité -- Salamawit et Otherwise sont liées à la vie et à la mort; pour ces deux femmes, comme pour des dizaines de milliers de combattants érythréens, ce ne sont pas des mots en lair: Pendant deux ans, Otherwise, qui avait rejoint le front à 14 ans, en 1978, et Salamawit, partie au maquis en 1981, ont partagé le même lit -- un bas flanc de pierres, sur lequel était pliée une couverture en guise de matelas... Elles se sont battues côte à côte, elles ont partagé la même galette d"injera", quand il y en avait, et elles ont vu leurs amis et leurs amies mourir: Otherwise a perdu sa soeur et son beau-frère, qui laissaient une petite orpheline quOtherwise a élevée au Sahel jusquà la paix. Nous avons eu la chance de retrouver Otherwise au Sahel, dans labri souterrain où cette infirmière formée sur le tas retrouve chaque soir, comme pendant la guerre, les responsables de plusieurs services administratifs du FPLE. Otherwise ne cache pas quil y a une autre raison pour laquelle elle naime pas aller à Asmara: elle y trouve les gens futiles. "Ici, nous pouvons préserver notre culture de combattants", surenchérit Mekwonnen, un ancien commandant de brigade reconverti dans ladministration. La culture particulière des combattants Mais quy a t il de si spécial dans la culture des combattants? "Nous venons de toutes les régions de lErythrée, nous appartenons à différentes nationalités, à différentes religions, mais nous ne faisons pas de différence entre nous", affirme Haile, responsable des programmes denseignement pour un bataillon de 450 combattants. LErythrée nest pas le pays monolithique que lon croit: cest au contraire une mosaïque de neuf ethnies. Les Chrétiens, qui vivent surtout sur les hauts plateaux, sont légèrement majoritaires (environ 60 pour cent de la population): mais leur ethnie, les Tigrignas, comprend aussi des musulmans. Les Bilens, qui vivent autour de Keren, sont mélangés (chrétiens et musulmans). À part de petites ethnies animistes, les Kunamas et les Naras, le reste de la population est composé dethnies musulmanes (environ quarante pour cent) vivant dans le Sahel, la plaine de Barka et sur la côte de la Mer Rouge: les Tigrés constituent sans doute lethnie la plus importante, à côté des Afars (sur la côte de la Mer Rouge, au nord de Djibouti) et de plus petites ethnies comme les Sahos, les Hadarabs, et les Rashaidas. Dans une ville comme Asmara, chrétiens et musulmans cohabitent: on voit se dresser côte à côte les clochers des églises coptes (la très grande majorité) catholiques et protestantes, et les minarets des mosquées musulmanes; il y a même une synagogue, quoique la communauté juive ait pratiquement disparu. Mais malgré la tolérance qui permet à toutes ces communautés de cohabiter, les préjugés sociaux sont réels: la plupart des musulmans niront pas manger de la viande dans un restaurant tenu par un chrétien, parce que ses bêtes nont pas été sacrifiées de façon rituelle; et, ce qui est plus surprenant, les Chrétiens niront pas manger de la viande dans un restaurant musulman! Et les mariages mixtes sont rares. Pas de différence entre Chrétiens et Musulmans Pour les combattants, ces préjugés sont complètement dépassés: "Pour nous autres combattants, il ny a pas de différence entre les chrétiens et les musulmans, dit Otherwise: nous vivons ensemble, nous partageons la même nourriture, nous dormons ensemble: le livre sacré, le Coran ou la Bible, cest une chose; la vie sociale, cen est une autre." Il est effectivement assez fréquent de rencontrer parmi ces combattants et combattantes en culottes courtes -- des guérilleros qui ont gagné la guerre contre une armée puissamment armée et soutenue par les Soviétiques -- des jeunes gens dont on ne devinerait jamais, sans la marque des scarifications rituelles sur leurs joues, quils viennent de tribus musulmanes très traditionnelles: le père de Fatma est un chef traditionnel de la région de Massaoua, sur la côte de la Mer Rouge; cest un bon musulman, qui dit ses prières, et jeûne pendant le Ramadan... Fatma était une gamine de 15 ans quand elle a rejoint le maquis: elle nétait jamais allée à lécole, et cest dans les tranchées du front de Nakfa quelle a appris à lire et à écrire. Mais Fatma nest pas du tout effrayée par la présence de garçons à ses côtés. Et comme toutes les combattantes, elle prend régulièrement sa pilule. Les mariages "mixtes", entre combattants chrétiens et musulmans, sont très fréquents: il suffit de passer devant un responsable de létat civil, qui enregistre le mariage: la formalité ne dure que quelques minutes. Une seule condition: les jeunes filles doivent avoir plus de 18 ans, et les jeunes gens plus de 21 ans, et être en bonne santé. Cest tout: "Il ny a pas de problème de religion, ou dethnie, dit un jeune maquisard: le combattant ne connaît que son pays". Les règles du divorce aussi ont changé: avant, la femme nobtenait quun tiers des biens du ménage, mais elle avait automatiquement la garde des enfants; aujourdhui, les biens sont partagés également entre les deux conjoints, et à partir de 7 ans, les enfants choisissent avec qui ils veulent vivre... Peu de dirigeants politiques dans le monde ont mis autant que les Erythréens laccent sur léducation: pendant toutes les années de guerre, le FPLE a poursuivi la formation de ses combattants avec presque autant dacharnement que la lutte militaire, en adoptant un système pyramidal qui a fait ses preuves. Ceux qui savaient tout juste lire et écrire apprenaient ce quils savaient aux analphabètes. Ceux qui navaient fait que des études primaires apprenaient ces bases aux précédents; et ainsi de suite. Et à côté de cet enseignement fondamental, tous les combattants suivaient des cours déducation politique. Pendant des années le FPLE a été très influencé par les exemples vietnamien et chinois; et comme le remarque Loulla, une combattante qui a rejoint le maquis en 1977, "à cette époque on nous apprenait plus de choses sur la Chine et la longue marche de Mao que sur lErythrée... Après, cela a changé". Mais tous les combattants érythréens ont certainement été très influencés par les idéaux socialisants de cet enseignement. Et aujourdhui encore ils ont une vision très idéaliste du futur de leur pays: "Nous avons passé notre vie à nous battre, nos amis ont donné leur sang, nous avons consacré des années à organiser les gens -- avec un but. Nous ne devons pas nous arrêter, il faut que nous enseignions aux gens ce à quoi nous croyons", dit Otherwise avec une conviction inébranlable. Le rôle des émigrés Fuyant loppression et la guerre, plusieurs centaines de milliers dErythréens sont allés vivre à létranger: demi-million ou plus vivaient dans des conditions difficiles dans des camps de réfugiés au Soudan; environ trois cent mille vivent en Ethiopie, où ils occupent souvent des postes relativement importants dans ladministration et les affaires. Et il y a aussi une importante "diaspora" érythréenne au Moyen-Orient (en Arabie Saoudite), en Europe (surtout en Italie, Allemagne et Suède) et aux Etats-Unis: sur une population totale denviron 3,5 millions dErythréens, plus dun million vivent à létranger! Cest en même temps une tragédie pour ce pays, et une chance, car lErythrée dispose dune réserve dexcellents cadres formés dans des instituts et des universités étrangers: le gouvernement actuel comporte, à côté dun certain nombre de ministres ayant passé une quinzaine dannées dans le maquis, quelques techniciens formés dans les meilleures universités américaines, comme Tesfai Ghermazian, ministre de lagriculture, ou Saleh Meky, ministre des ressources marines. Ou des cadres chevronnés comme le Dr Nerayo et Berhane Ghebrehiwot, responsables de lorganisation humanitaire érythréenne ERRA, qui ont passé plus de 15 ans en Angleterre. Mais à côté de ces hommes, qui ont toujours milité dans le FPLE, même à létranger, et ont toujours songé au retour, de nombreux Erythréens vivant en Europe et aux Etats-Unis ont été tellement marqués par leur long séjour dans une société totalement différente que leur réintégration en Erythrée pose problème -- et sils y retournent, cest avec des valeurs très différentes. Lété dernier, le "festival" qui réunissait chaque été plusieurs milliers dErythréens à Bologne, en Italie, a eu lieu pour la première fois à Asmara dans une atmosphère de fête assez étonnante: pour des milliers dErythréens, cétait le premier retour au pays après une absence de quinze ou vingt ans. Et pour les jeunes, cétait la découverte dun pays qui est le leur -- et en même temps étranger. Sara, la soeur de Salamawit, raconte lanecdote suivante: Venus à loccasion du festival, de jeunes Erythréens "anglais" et "suédois" ont visité leur pays, et notamment la petite ville dAgordat, près de la frontière du Soudan. Avec leur coiffure rasta, leurs blousons et leurs jeans, leurs baladeurs, leur façon de parler et de rire fort, en vrais jeunes Européens "branchés", ils ont fait scandale: "ils foulent aux pieds le sang de nos martyrs", ont dit avec colère des paysans qui passaient devant eux! Evoquant légoïsme et la soif de consommation de ces jeunes, des responsables des différentes communautés chrétiennes dAsmara auraient déclaré récemment: "Nous navons pas tellement peur du fondamentalisme musulman: nous redoutons beaucoup plus la menace pour léquilibre de notre société que constituent ces jeunes influencés par la culture occidentale, habitués à vivre dans un confort matériel excessif... Si on introduit lenvie dans une société, cest très difficile de la contrôler." Réaction excessivement puritaine de prêtres trop conservateurs? Elle rejoint en tout cas celle des combattants: "Au début, quand je voyais ces jeunes filles élégantes, assez luxueusement habillées, se pavaner dans la rue, jétais fière de mes cheveux sales et de mes vêtements très simples, confie Otherwise; et je me disais: cest grâce à moi, grâce à mes amis qui sont tombés dans les tranchées, que ces filles-là peuvent vivre dans le luxe... Maintenant, je pense à ma famille, très pauvre, que je ne peux pas aider... Je me dis que je nai même pas fini mes études secondaires, et ... je ne sais trop quoi penser!" Qui influencera qui? Les combattants -- cette race dAfricains dun type nouveau -- vont-ils influencer avec leurs idéaux la masse des Erythréens, ceux qui sont restés à lécart de la lutte, et ceux qui avaient émigré? Ou seront-ils influencés par eux? Cest la question essentielle qui se pose à lErythrée daprès lindépendance. (GEO, N°173, Juillet 1993)
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