Pétrole, Ecosse Ecole coranique turque, Berlin Hollande |
Cest la décision yéménite de construire un centre de plongée sous-marine pour touristes étrangers sur lile de la Grande Hanish en mars 1995 qui a été à lorigine dune série dinitiatives et de réactions qui auraient pu déboucher sur une véritable guerre -- et qui sest quand même soldée par la mort dune douzaine de combattants érythréns, et par la "disparition" de plusieurs dizaines de soldats yéménites, malheureuses victimes de ce conflit sur les îlots de la mer Rouge. Des îles inhospitalières Tous les marins qui ont fait escale pour quelques heures à la Grande Hanish et aux autres îles de larchipel en conviennent: il y a peu dîles plus inhospitalières dans le monde! Ces îles volcaniques, désertes, démunies deau douce, balayées par des vents très violents, nont jamais été habitées, à la différence des îles Dahlak: cest probablement la raison pour laquelle elles nappartiennent à personne. Selon lamiral Labrousse, un expert de réputation internationale sur les questions concernant la Mer Rouge, ces îles, qui faisaient partie de lEmpire Ottoman, comme les deux rives de la Mer Rouge, ont été "oubliées" dans les traités internationaux qui ont été conclus après le démembrement de lempire.
Complètement oubliées de tous, ces îles ont soudain fait la une de la presse internationale en mars 1973 quand le magazine américain "Time" a annoncé que les israeliens avaient occupé lîle de Djebel Zukur, deux ans après lattaque par un commando palestinien du cargo pétrolier "Coral Sea" dans le détroit de Bab el Mandeb... En Décembre 1982, en signant la Convention sur le droit de la mer, la République Arabe du Yemen réaffirma sa "souveraineté nationale sur toutes les îles de la mer Rouge et de locéan Indien qui dépendent (de lui) depuis lépoque où le Yemen et les pays arabes étaient sous domination turque" -- une initiative qui amena lEthiopie à envoyer... quatre ans plus tard, en novembre 1986, une lettre de protestation aux Nations Unies réaffirmant "la souveraineté de lEthiopie sur toutes les îles de la mer Rouge formant partie de son territoire national". Manifestement cette campagne de revendications et contre-revendications aurait pu continuer pendant des décennies ou des siècles: personne ne sintéressait vraiment à ces îles, dont les seuls visiteurs étaient quelques rares pêcheurs et les trafiquants se livrant à la contrebande entre les deux riuves de la mer Rouge; en 1990-1991, la Grande Hanish a été brièvement utilisée comme base arrière par les combattants du Front Populaire de Libération de lErythrée (FPLE) pour attaquer le port dAssab, contrôlé par larmée éthiopienne; mais depuis la fin de la guerre lîle avait été rendue aux gazelles qui seules survivent sur larchipel... La course au pétrole
En fait, la plupart des observateurs sont convaincus que ce conflit marque le début de la course au pétrole dans la mer Rouge: officiellement indépendante depuis mai 1993 seulement lErythrée a attribué en septembre dernier sa première concession dexploration off-shore à la compagnie pétrolière américaine ANADARKO. Dune superficie denviron 30.000 km2 le bloc "Zula" sétend au large de Massaoua, dans une région qui a été complètement sous-explorée: il y a eu seulement deux forages de faits dans ce bloc, à la fin des années 60. Mais, selon ANADARKO, les données sismiques dont on dispose indiquent des structures géologiques qui sont "associées à une production substantielle de pétrole ailleurs dans le monde, et suggèrent la possibilité de réservoirs de classe mondiale"... Si le bloc "Zula" est très éloigné de larchipel des Hanish, le gouvernement érythréen est en train de négocier une autre concession dexploration off-shore, le bloc "Alid", au sud du bloc "Zula", et beaucoup plus proche des Hanish... Du côté yéménite de la mer Rouge, le groupe TOTAL sapprête à exploiter, on-shore, près de Marib, de très importants gisements de gaz... Dans ce contexte, larchipel des Hanish revêt soudain une nouvelle importance: il ne sagit pluss de défendre une souveraineté abstraite sur quelques îlots rocheux, mais de défendre la propriété de fonds sous-marins potentiellement très riches en hydrocarbones. Quoique la chronologie des derniers évènements reste encore obscure, il semble que ce soit la décision des Yéménites de construire un centre touristique sur la Grande Hanish qui ait amené les Erythréens à envoyer quelques soldats sur les îlots voisins. Simultanément, Asmara protestait auprès de Saana, et il y eut un échange de délégations entre les deux pays, Petros Salomons, le ministre érythréen des affaires étrangères, allant à Saana le 22 novembre, et son collègue yéménite venant à Asmara le 7 décembre: mais très vite il devint évident que les positions des deux délégations étaient très éloignées lune de lautre; alors que les Yéménites étaient prêts à négocier le statut de la Grande Hanish, les Erythréens voulaient discuter le problème de toutes les îles, et éventuellement le soumettre à la Cour Internationale de Justice de La Haye. Les deux parties se sont séparées en convenant de se rencontrer à nouveau fin février, après le Ramadan. Soudain, le 15 décembre, la crise se transforme en un conflit ouvert: si lon doit croire les prisonniers yéménites, les Erythréens les ont attaqués quand des troupes fraîches amenées de Hodeida pour prendre la relève de la petite garnison de lîle étaient en train de débarquer. Dans limpossibilité de se battre -- la plupart de leurs armes étaient encore empaquetées -- ils ont dû se rendre, ce qui explique que les Erythréens aient fait 195 prisonniers, dont un général, trois colonels, 5 commandants et 8 capitaines! Les Erythréens ont perdu 12 soldats, qui ont été tués -- et quoique personne nen ait parlé, les Yéménites ont aussi perdu 54 soldats tués ou disparus. Depuis, le premier ministre et ministre des affaires étrangères dEthiopie, le secrétaire général de lOUA, le secrétaire général des Nations Unies, et les Russes, ont multiplié les offres de médiation... Mais les deux gouvernements campent sur des positions irréconciliables: après avoir accepté de libérer les prisonniers inconditionnellement le 30 décembre -- après leur avoir offert une excursion dans les rues dAsmara où ils ont pu faire des achats avec de largent donné par leurs "hôtes" -- les Erythréens refusent dévacuer les îles tant que les Yéménites ne retireront pas leurs propres forces. Invités par les deux pays à proposer leurs bons offices pour parvenir à un règlement pacifique, en supervisant un cessez le feu et en fournissant des observateurs chargés de vérifier le retrait des troupes, les Américains ont adopté une attitude dextrême prudence: "Nous étudions toujours cette proposition", dit un diplomate américain à Asmara, "nous navons pas dit "oui", nous ne disons pas "non"... Nous voulons les aider, mais la situation est loin dêtre claire: que feraient des observateurs si les Erythréens et les Yémenites ne sont pas daccord sur le sens dun retrait: les Yémenites disent quil ne sagit que de la Grande Hanish, alors que les Erythréens prétendent que toutes les îles sont concernées"! Les deux parties ont aussi demandé à la France de superviser une éventuelle évacuation des îles par les troupes des deux pays: "Il est normal que la France, qui dispose de forces navales et aériennes importantes, à proximité, à Djibouti, joue un rôle", explique Petros Salomons, le ministre des affaires étrangères. Après avoir envoyé en mission exploratoire Francis Gutmann, ancien secrétaire général du ministère des affaires étrangères, la France a annoncé quelle était disposée à offrir sa médiation "pourvu que les deux parties sabstiennent de recourir à lusage de la force". Commentant l"entêtement" apparent des Erythréens, un diplomate basé à Asmara fait la remarque suivante: "Ces gens sont fous: les Yémenites ont une marine, et plusieurs douzaines de MIGs qui pourraient bombarder leurs villes; les Erythréens nont rien... Si une guerre éclatait, leurs pays serait dévasté"... Mais le vrai danger, pour lErythrée, est ailleurs. Ce pays "nouveau-né" qui est devenu indépendant en 1993 après une longue guerre contre lEthiopie est encore en train de forger son identité nationale: un peu moins de la moitié de sa population est musulmane, et un conflit durable avec le monde arabe pourrait avoir des effets pervers sur sa cohésion.
(Jeune Afrique Economie, N° 214, 18 Mars 1996) postmaster@chris-kutschera.com |
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