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Un forteresse spectaculaire au sommet d'une falaise monumentale
De nombreux monuments historiques vont disparaître à jamais...
Les ruines du petit palais construit sur l’éperon de la falaise dominent de façon spectaculaire la vallée du Tigre, comme la proue d’un immense navire de pierre. En observant le Tigre et la vallée qui s’étendent en contre-bas, à travers une des fenêtres qui ont résisté aux outrages du temps, on comprend pourquoi les chefs kurdes qui ont vécu ici jusqu’à la fin du XIXe siècle étaient aussi incommensurablement fiers: vivant là-haut, presque dans les nuages, ils ne se sentaient pas grand-chose de commun avec les pauvres êtres humains qui peinaient en-bas dans la vallée, et ils se croyaient à l’abri de tous les assauts... Il ne reste plus rien, hélas, du grand palais, à l’exception d’un pilier de son ancien portail. Mais la vieille mosquée Ulu, construite en 1325 par les Ayyoubides sur les ruines d’une église antique, se dresse toujours au milieu des ruines de la ville, et l’on peut lire une inscription très ancienne sur le socle de son minaret. Dans la vallée, de nombreux monuments historiques vont disparaître à jamais, comme le vieux pont: construit par le seigneur artukien Fakreddine Karaaslan (1144-1167), c’est le pont ayant l’arche la plus large (40 mètres) construite au Moyen-Age. Selon certaines sources, la partie centrale de l’arche médiane était en bois, et elle était retirée quand un ennemi s’approchait de la ville. La mosquée El Rizk, construite par le sultan ayyoubide Souleiman disparaîtra également sous les eaux qui s’élèveront jusqu’à mi-hauteur de son minaret. Sur l’autre rive du Tigre, plusieurs monuments anciens seront aussi noyés sous les eaux: le tombeau de Zeynel bey, le fils de Uzun Hasan, appartenant à la dynastie Akkoyunlu qui règna brièvement sur Hasankeyf. On peut encore admirer quelques-uns des carreaux de céramique vernissés de couleur turquoise et bleu sombre qui décoraient le corps cylindrique de ce tombeau -- un des rares exemples de son genre en Anatolie. Mais ce “turbe” est en très mauvais état, comme presque tous les monuments de Hasankeyf: depuis que la décision de construire un barrage a été prise, il y a quelque quarante ans, le site a été négligé et n’a cessé de se dégrader, faute d’entretien. Il suffit de rester à Hasankeyf après le week-end pour constater à quel point la petite ville sombre dans une somnolence maladive après le départ des touristes: les hôtels sont fermés depuis plusieurs années, et à part quelques jeunes comme Ali, 15 ans, le fils du “mukhtar” (maire) qui adore sa ville et sait assez d’anglais pour guider les rares touristes étrangers, tous les jeunes gens ont déjà quitté la ville et sont partis à la recherche d’un emploi à Batman ou à Izmir. Paradoxalement, la police ne contribue pas à développer le tourisme: elle harcèle les rares touristes étrangers qui s’obstinent à vouloir passer la nuit dans les grottes de la vieille forteresse. Tous les habitants de la ville -- et tous les responsables des sections locales des partis politiques turcs -- sont contre la construction du barrage qui va détruire leur existence. Mais en vain, même si le “kaimmakam” (sous-préfet) a publié une splendide brochure sur le passé glorieux de Hasankeyf. Ne se préoccupant manifestement pas des sentiments de la population, les ministères d’Ankara ont décidé de financer un projet pour “sauvegarder l’héritage culturel et historique de Hasankeyf” -- en réunissant une base de données et des archives... tout en admettant que le site lui-même, avec ses vestiges d’une des plus anciennes civilisations de Turquie, sera “perdu à jamais” (The Middle East magazine, November 1998)
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