Réfugiés afghans, Iran
Ibrahim Rugova
A.Ocalan Pétrole, Ecosse |
Né en novembre 1938, fils et neveu dofficiers supérieurs de larmée irakienne -- son père, Abdel Kerim al Khazraji, a été général, et son oncle Ibrahim al Ansari a aussi été général, et chef détat-major en 1967 avant la prise du pouvoir par le Baas -- Nizar al Khazraji a fait une brillante carrière: sorti sous-lieutenant de lécole militaire en juin 1958, un mois avant la révolution de Kassem, il a été aide de camp de son oncle; il est allé à lécole des blindés en 1959 et il a complété sa formation avec un stage chez les parachutistes des forces spéciales -- avant daller à lécole dEtat-Major en 1968, lannée où le Baas reprit le pouvoir pour ne plus le quitter. Nommé attaché militaire adjoint à Moscou (1969-1971), puis attaché militaire aux Indes (1974-1977) il commande ensuite une division de troupes de montagne à Souleimania, au Kurdistan, en 1978-1981. Pendant la guerre avec lIran il est dabord responsable du secteur central à lest de Khanakin, puis il est nommé commandant du 1er corps darmée à Kirkouk de 1984 à 1986, puis à nouveau en 1987.. Un "spécialiste" du Kurdistan
Mais -- légèrement irrité par cette question -- il dit tout ignorer de la campagne de lAnfal: des dizaines de milliers de Kurdes ont été pris dans des rafles au Kurdistan au cours de lannée 1988, les femmes et les enfants ont été séparés des hommes et conduits vers des camps de regroupement, tandis que 180.000 hommes disparaissaient à jamais. Pour transporter, garder puis exécuter 180.000 hommes il faut dimportants moyens matériels -- des centaines de camions, des effectifs importants -- mais le général Nizar al Khazraji affirme navoir en aucune façon collaboré à cette entreprise; il nest même pas au courant de cette opération.
Pas au courant de Halabja Le général Nizar al Khazraji affirme également que tout chef dEtat-Major quil était, il nest absolument pour rien dans le bombardement de Halabja avec des bombes chargés de gaz chimiques le 16 mars 1988: "Vous voulez savoir comment je lai appris?Jai reçu un coup de fil du général X qui ma dit: "Halabja a été bombardée...Nous avons perdu le contact avec nos troupes". Jai alors appelé le ministre de la défense, le général Adnan Khairalla, qui nétait au courant de rien. Il ma rappelé quelques minutes plus tard, après sêtre renseigné, pour me dire: "Cest nous qui avons bombardé la ville"! Le général Nizar al Khazraji a mis au point sa défense: il affirme que pour éviter tout risque de coup détat, Saddam Hussain navait laissé au chef dEtat-Major que la supervision des forces de larmée de terre: les autres forces, la garde républicaine, laviation, les hélicoptères, la force des missiles, la sécurité militaire, dépendaient directement du "commandement général" placé sous les ordres de Saddam Hussain. "Pour préparer une opération combinée des diverses forces, nous devions chacun de notre côté élaborer notre plan, sans contact entre nous, et le soumettre au commandement général. Cest pour cela que nous avons subi tant de revers pendant la guerre avec lIran", affirme le général Nizar al Khazraji. Lun des généraux les plus hauts gradés de larmée irakienne, Nizar al Khazraji était évidemment aussi un cadre supérieur du parti Baas: mais là aussi il a préparé sa défense: membre du parti depuis 1959, juste après la révolution de Kassem (1958), il minimise son rôle dans le parti Baas, disant quà la fin il était membre dune "shoba" (section) mais que ce qui lintéressait vraiment, cétait larmée... Et il glisse sur ses activités dans le Baas.
Peu prolixe sur les crimes commis contre les Kurdes, le général Nizar al Khazraji est par contre beaucoup plus à laise quand il sagit dévoquer son rôle dans la guerre contre lIran: "Peu de temps après avoir été nommé chef dEtat-Major (il était alors lieutenant-général), jai été convoqué à une réunion à Kazimiya (une agglomération à population à majorité chiite dans la banlieue de Bagdad). Je suis arrivé dans une maison qui était manifestement une maison de transit des services de sécurité, et au bout dun moment, on ma fait monter à lavant dune voiture qui venait darriver. La voiture a démarré, et soudain, quelquun a écarté le rideau tendu derrière le siège, et une voix ma dit: "Comment vas-tu Nizar?" Cétait Saddam Hussain! Pendant que la voiture roulait, il ma demandé comment jenvisageais de redresser la situation sur le front iranien. Je lui ai exposé mon plan, et nous sommes revenus à la maison, où nous avons continué notre discussion. Moi, je lappelais "Seyidi", Monsieur... Il ma demandé de lui préparer un plan, et nous nous sommes séparés". Quelque temps plus tard, Nizar al Khazraji a revu Saddam Hussain au "Commandement Général", et lui a exposé son plan: il proposait de retirer environ la moitié des troupes -- infanterie et blindés -- du front, et des les entraîner de façon intensive, sur des sites reconstitués, avant de les lancer dans des offensives contre les Iraniens. Son plan a été approuvé, et en cinq offensives, de mars à fin juillet 1988, les troupes irakiennes ont effectivement chassé les Iraniens du territoire irakien, de Fao au Kurdistan en passant par les Majnoun, et imposé à Khomeini le cessez-le-feu daoût 1988. Quand on demande au général Nizar al Khazraji quel rôle ont joué les armes chimiques dans cette contre-offensive, il minimise très prudemment leur rôle, en disant "Nous ne les avons pas utilisées sur la ligne de front, au contact des deux forces, car cétait trop dangereux pour nous", ajoutant, "elles ont été utilisées sur les réserves, en arrière des lignes iraniennes" -- mais une fois de plus ce nétait pas sous ses ordres. Quand on lui demande si les Iraniens ont beaucoup utilisé les armes chimiques, le général Nizar al Khazraji se trahit quelque peu, en remarquant: "Oui, ils ont utilisées, mais avec des roquettes et de lartillerie, et ce nétait pas aussi efficace que lorsquon le fait avec laviation (sous entendu: comme nous) cela manque de concentration"... En juillet 1989, le général Nizar al Khazraji est promu général à quatre étoiles. Mais la fin de sa carrière approche. "Depuis le cessez le feu avec les Iraniens, Saddam Hussain se considérait comme le nouvel héros du Moyen-Orient, comme un Saladin arabe (Saladin était dorigine kurde)... Cétait lui qui était lartisan de nos victoires. Et nous..." Cest de cette époque-là que date le début de la rupture entre le général Nizar al Khazraji et Saddam Hussain. J'apprends l'invasion du Koweit en écoutant la radio Le général Nizar al Khazraji affirme que comme le général Adnan Khairalla, le ministre de la défense, il a tout ignoré des préparatifs dinvasion du Koweit, le 2 août 1990, quil a apprise en écoutant la radio! Abasourdi, il sest demandé "comment Saddam Hussain avait pu envahir un pays arabe, un pays frère qui nous avait soutenus financièrement pendant la guerre contre lIran". Convoqué par Saddam Hussain, il lui dit -- et le confirme dans un rapport -- que "lIrak allait tout perdre, le Koweit, et peut-être lIrak, dans une "guerre mondiale"... Saddam Hussain le prend très mal, et le 18 septembre 1990, le général Nizar al Khazraji est limogé de son poste de chef dEtat-Major... Quelques mois plus tard, juste après la défaite des troupes irakiennes au Koweit, en mars 1991, Saddam Hussain lenvoie à Nasiriya, dans le sud de lIrak, pour préparer la résistance à une éventuelle invasion des troupes américaines. Nizar al Khazraji part avec un groupe de 28 personnes, officiers et chauffeurs compris. Il devait trouver sur place cinq divisions de larmée irakienne. Ce qui lattend, en fait, cest le soulèvement du sud chiite. Installé dans un immeuble de la direction de la voirie, Nizar al Khazraji apprend le soulèvement de plusieurs bourgades des environs de Nasiriya. Et quelques heures plus tard, le soulèvement gagne Nasiriya: le gouverneur et les dirigeants locaux du Baas sont assiégés et tués. Et la foule encercle limmeuble de Nizar al Khazraji. "Cétait des déserteurs de larmée irakienne, des paysans, des ouvriers, il y avait même des femmes et des enfants qui encourageaient les hommes et transportaient des munitions -- bref, cétait le peuple irakien qui se soulevait contre nous", dit le général Nizar al Khazraji, qui nen est manifestement pas encore revenu, et qui, contrairement à beaucoup, ne gonfle absolument pas le rôle des islamistes... Tirant sur son immeuble avec des RPG (lance grenades) et des douchkas (mitrailleuses), la foule finit par y mettre le feu. Et Nizar al Khazraji, blessé de 5 balles dans lestomac, sombra dans le coma. Transporté à lhôpital de Nasiriya, il y fut opéré avec les moyens du bord -- lhôpital avait été pillé -- avant dêtre transporté par hélicoptère à Bagdad après leffondrement du soulèvement, réprimé par la garde républicaine. A Bagdad, le général reçut la visite dun Saddam Hussain manifestement ébranlé par les évènements: "Saddam Hussain était très amaigri", raconte le général, "et il répétait: "Quai-je fait! Quai-je fait"... Après de longs mois de convalescence, le général Nizar al Khazraji reste en semi-disgrâce, plus ou moins confiné dans sa maison. Plusieurs généraux de ses amis meurent dans des "accidents de voiture" ou assassinés par des "inconnus". Nizar al Khazraji ne sort de chez lui quavec une escorte de deux voitures, et il préfère faire de la marche... sur le toit de sa maison. En 1996 il fuit à létranger en gagnant le Kurdistan. Il affirme avoir essayé de partir plus tôt, en envoyant un de ses fils à létranger, mais ce fils sera bloqué à la frontière jordanienne par les services de sécurité irakiens. En 1996 il parvient donc à séchapper, et il se réfugié dabord en Jordanie; mais après avoir espéré y trouver un régime décidé à renverser Saddam Hussain, il constate que le régime jordanien veut tout, sauf cela... et il se brouille avec les opposants de lAccord National Irakien (un groupe dopposants proches du Baas) de Iyad Allaoui. Il gagne alors le Danemark, où il se pose en leader de lopposition à Saddam Hussain. Mais ses rapports avec lopposition irakienne sont mauvais. Il affirme que larmée irakienne doit rester à lécart des partis. A lui tout seul, il est une opposition... Que pense-t-il de Saddam Hussain? Le dictateur se battra-t-il jusquà ses dernières cartouches? "Pendant la guerre avec lIran, quand les Iraniens menaçaient Kirkouk et Basra", répond Nizar al Khazraji, "Saddam Hussain ma dit une fois: "Si les Iraniens arrivent aux portes de mon palais, je me battrai contre eux jusquau bout"... Lancien chef dEtat-Major estime que Saddam Hussain na plus ni armes nucléaires, ni armes chimiques -- mais il pourrait disposer encore de certains stocks darmes biologiques. Mais Nizar al Khazraji pense quen fait Saddam Hussain fera probablement tout pour survivre: "Il va démocratiser le régime, autoriser des opposants de lintérieur à former un nouveau gouvernement, organiser des élections"... Mais très vite Nizar al Khazraji est rattrapé par son destin: celui qui se pose en tombeur de Saddam Hussain le dictateur est à son tour traité comme un criminel de guerre; des Kurdes réfugiés au Danemark laccusent davoir joué un rôle majeur dans les massacres de lAnfal et de Halabja. Et Birgitte Vestberg, procureure spéciale, enquêtant sur son éventuelle implication dans des crimes de guerre, lempêche de quitter le Danemark, alors que le général affirme que "des divisions de larmée irakienne nattendent que lui pour se soulever". Nizar al Khazraji ne cache pas son ambition de succéder à Saddam Hussain. Et comme preuve à lappui de son innocence, il montre volontiers des lettres de trois partis du Kurdistan irakien, le PDK, lUPK, et le Mouvement Islamique, qui témoignent en sa faveur: pour des raisons tactiques, ces partis pensent quil est trop tôt pour régler les comptes, et quil faut dabord encourager les autres chefs militaires irakiens à déserter, en évitant de leur faire craindre des poursuites... Nizar al Khazraji est-il innocent? La procureure spéciale du Danemark apportera sans doute un début de réponse. Mais si le chef dEtat-Major de larmée irakienne est innocent des crimes commis au Kurdistan, alors, qui est coupable? Seulement Saddam Hussain et Ali Hassan al Majid?... (Le Point, 21 Mars 2.003)
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