CHRIS KUTSCHERA 30 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN d'IRAK: Après les Elections, Les Défis Kurdes

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Dernière photo d'Ocalan libre, Rome 3 janvier 1999

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Derviche avec des poignards dans le crâne

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A.R. Ghassemlou

Hasankeyf

General Barzani, 1971

General Barzani

Le Mouvement National Kurde

Kurdistan, Guide Littéraire

Défi Kurde en Flamand

 

Femme kurde votantLe Kurdistan est un pays à part, qui fait, théoriquement, partie de l’Irak, mais c’est un îlot de calme et de tranquillité. Et on y regarde sur les écrans de télévision les évènements sanglants -- attentats à la voiture piégée, attentats-suicides -- qui ébranlent chaque jour un peu plus l’Irak arabe avec la même consternation et le même étonnement, avec la même distance aussi, qu’à Paris, Londres ou Washington, comme s’il s’agissait d’évènements surgissant d’une autre planète.

Les mesures de sécurité le long de la "ligne verte", la frontière entre le reste de l’Irak et la région du Kurdistan de facto autonome depuis 1991, sont rigoureuses, et tous les véhicules immatriculés en zone arabe, à Mossoul en particulier, sont l’objet d’une fouille rigoureuse.. et régulièrement, les services de sécurité de l’UPK et du PDK (Union Patriotique du Kurdistan et Parti Démocratique du Kurdistan) interceptent des terroristes tentant d’introduire des explosifs au Kurdistan. Mais le résultat est là : le Kurdistan est un îlot de sécurité dans un Irak ravagé par une guerre civile de basse intensité.

Certes, les élections n’ont pas donné lieu à une véritable campagne électorale : il n’y a pas eu, comme en 1992, de meetings populaires. De toute façon, comme les deux grands partis kurdes, le PDK et l’UPK, avaient décidé de former avec de plus petits partis une liste unique, la liste de l’Alliance du Kurdistan, pour les élections de l’assemblée de Bagdad et du parlement d’Erbil, une campagne n’avait pas de sens. Il s’agissait seulement de mobiliser le plus grand nombre possible d’électeurs. Pour l’élection des conseils provinciaux (gouvernorats), les partis retrouvaient leur indépendance, mais d’un commun accord, ils avaient décidé de ne faire campagne que dans les medias. Malgré tout, les habitants de Dohok, Erbil et Souleimania ne purent résister à la tentation de faire campagne en arborant sur leurs voitures des drapeaux du Kurdistan et de leur partis préférés -- vert pour l’UPK, jaune pour le PDK, r ouge pour le Parti Communiste du Kurdistan -- et en improvisant des cortèges de voitures dans les rues de leurs villes -- scènes inimaginables ailleurs en Irak.

Avec un peu plus de 2 millions de voix, et 75 sièges dans le parlement de Bagdad, les Kurdes deviennent la deuxième force politique du pays, derrière la liste unifiée des Chiites qui, avec 4 millions de voix, obtient 140 sièges sur un total de 275.

Mais les Kurdes ont le triomphe modeste : "Nous ne nous vantons pas", déclare Nechirvan Barzani, premier ministre du gouvernement kurde d’Erbil, au cours d’une réception pour un petit cercle de diplomates et journalistes étrangers dans un palais de Sari Rach, "nous ne voulons pas heurter les sensibilités de nos voisins et des Arabes irakiens, avec toutes les implications que cela a pour la question de Kirkouk".

Les Kurdes savent que de nombreux défis les attendent, à Bagdad et au Kurdistan.

Et ils veulent mettre leurs partenaires politiques irakiens au pied du mur. Ils ont commencé par revendiquer le poste de Président de la République pour Jelal Talabani, dirigeant de l’Union Patriotique du Kurdistan.

Jelal TalabaniLes pouvoirs du Président sont essentiellement honorifiques, mais l’élection d’un Kurde à la présidence n’en aura pas moins un énorme rententissement: "Pour nous il est très important que le nouveau Président soit un Kurde. Cela veut dire que l’Irak n’est pas un pays arabe, qu’il y a des gens qui ne sont pas arabes dans ce pays, et que l’Irak ne fait pas partie de la Nation arabe, et n’en fera jamais partie", martèle Nechirvan Barzani, avec son franc-parler habituel.

Mais le véritable enjeu, c’est la nouvelle constitution qui doit être rédigée par l’assemblée qui vient d’être élue. "Et c’est là que se déroulera la véritable bataille", reprend Jelal Talabani, qui envisage déjà de renoncer à la présidence si la majorité de la nouvelle assemblée refuse d’inscrire dans la constitution les demandes des Kurdes, ajoutant "nous ne nous battons pas pour un poste, mais pour un programme".

Un régime démocratique, le respect des droits de l’Homme, un système fédéral pour l’Irak, précisant le statut de Kirkouk et fixant les limites géographiques et le budget de la région kurde, la nature des relations entre l’Etat et la religion, tels sont les principaux points de la nouvelle constitution sur lesquels les Kurdes se battront résolument.

Le fédéralisme

"Ce sont des garanties essentielles si nous ne voulons pas courir le risque de vivre à nouveau sous une dictature", affirme Adnan Mufti, candidat de l’UPK pour le poste de président du Parlement kurde d’Erbil. Adnan Mufti sait de quoi il parle quand il évoque la dictature du Baas: c’est un miraculé, il a échappé trois fois à la mort, une première fois lors d’un bombardement de l’aviation irakienne, puis après avoir été empoisonné au thallium en 1987 par les services de renseignement irakiens, et enfin, lors des attentats-suicides de février 2004 qui firent 117 victimes à Erbil. Ces expériences ont forgé le caractère d’Adnan Mufti, qui déclare: "Les droits des kurdes doivent être inscrits dans la constitution. Nous devons avoir un système fédéral avec si possible deux Etats, un Etat kurde et un Etat arabe. Eventuellement, avec 4 ou 5 états arabes -- cela rendra le pouvoir central plus faible -- mais en tout cas avec un seul état kurde".

Depuis que le parlement kurde d’Erbil a solennellement adopté le principe du fédéralisme le 4 Octobre 1992, les Kurdes ont eu le temps d’ébaucher plusieurs projets de statut fédéral, dont la dernière version a été ratifiée par ce même parlement, lors de sa réunion du 4 octobre 2002, qui a marqué la réconciliation du PDK et de l’UPK.

En fait, plus qu’au fédéralisme, les Kurdes songent au confédéralisme -- à un système qui maintiendrait des liens très lâches entre les diverses "Régions" constituant l’Irak : "Si le ministre de l’enseignement supérieur à Bagdad veut transmettre des directives à l’université d’Erbil, il ne doit pas le faire directement, mais passer par le Premier ministre du Kurdistan", déclarait Jelal Talabani à l’époque où il n’était encore que dirigeant de l’UPK.

Et surtout, les Kurdes entendent conserver leur autorité sur leurs forces armérs, sur leurs "pechmergas", et en particulier sur leurs unités de "gardes frontaliers". Et Bagdad ne pourrait pas envoyer de troupes au Kurdistan sans l’assentiment des autorités kurdes

Finalement les Kurdes ont introduit dans leur projet de constitution deux autres articles qui dérangent énormément leurs partenaires arabes, chiites ou sunnites : l’article 74 proclame en effet que toute loi ou décret affectant ou limitant les droits nationaux légitimes du peuple kurde ou contredisant les termes de cette constitution sont nuls et non avenus. Et l’article 75 affirme que la structure et le système politique de la République Fédérale d’Irak ne peuvent être changés sans le consentement de l’assemblée de la Région du Kurdistan. Toute violation entraînerait le peuple de la Région du Kurdistan à exercer sont droit à l’autodétermination -- c’est à dire, mais le projet de constitution ne le dit pas, à… l’indépendance.

Kirkouk et le pétrole

Pour tous les Kurdes, qu’il s’agisse des dirigeants de l’UPK et du PDK ou des simples citoyens, le fédéralisme n’a pas de sens sans un réajustement des "frontières" du Kurdistan, sans l’inclusion dans la région kurde des territoires qui en font historiquement partie : Khanakin, à l’est, Sinjar, à l’ouest, et au centre, Kirkouk, avec non seulement la ville de Kirkouk, mais des districts du gouvernorat de Kirkouk qui en ont été détachés dans le cadre de la campagne d’arabisation entreprise par le Baas depuis 1968. Et les Kurdes sont d’autant plus fermes sur ces revendications territoriales que l’article 58 de la "Loi Administrative Transitoire", promulguée le 8 mars 2004 par l"Autorité provisoire de la coalition", et qui sert pour l’instant de constitution de l’Irak, affirme la nécessité de corriger la politique d’arabisation du Baas.

"En 1974, la guerre a commencé à cause de Kirkouk", déclare Massoud Barzani, "pourquoi est-ce que l’article 58 de la Loi Administrative Transitoire (LAT) ne serait pas appliqué ? Pourquoi les habitants originels ne seraient-ils pas autorisés à voter ? Quelle conscience peut accepter cela ?" Et rappelant que tous les partis politiques irakiens ont signé la Loi Administrative Transitoire (LAT), Massoud Barzani lance cet avertissement: "Tout retour en arrière signifie que l’Irak ne peut pas être unifié. Le fédéralisme est le minimum que les Kurdes puissent accepter. Nous n’accepterons pas que ceux qui n’acceptent pas la LAT gouvernent l’Irak".

Les autorités de Bagdad -- le gouvernement d’Iyad Allaoui, la commission électorale indépendante et les ambassadeurs américain et britannique -- ont dû céder devant les pressions de Massoud Barzani et Jelal Talabani qui menaçaient de boycotter les élections si des dizaines de milliers de déplacés kurdes n’étaient pas autorisés à voter. Finalement la commission électorale indépendante a permis à tous les Kurdes qui pouvaient prouver qu’ils avaient été enregistrés à Kirkouk lors du recensement de 1957, et à leurs descendants, de participer au vote. Plus de 120. 000 Kurdes déplacés, vivant dans les camps à la périphérie d’Erbil ou de Souleimania, ont pu ainsi voter, ce qui a permis aux Kurdes de remporter une nette majorité, avec 237.000 voix sur 406.000, les Turkmènes ne reportant que 73.790 voix -- ce qui en dit long sur l’importance réelle de la communauté turkmène à Kirkouk. Mais malgré cette première victoire des Kurdes, tout reste à faire.

Les statistiques sont hasardeuses, mais on estime qu’environ 300.000 Kurdes ont été chassés de la région de Kirkouk, et 200.000 à 250.000 Arabes, souvent des chiites, y ont été implantés. Réinstaller ces Arabes dans leurs régions d’origine, en leur fournissant de quoi acquérir ou construire un nouveau logement, et une aide pour redémarrer une nouvelle existence, demandera beaucoup d’argent. Et il en faudra aussi beaucoup pour accueillir décemment tous les Kurdes qui campent aujourd’hui dans les ruines du camp militaire Khaled ou dans le stade de Kirkouk, ou dans des bidonvilles dans les banlieues d’Erbil ou de Souleimania. "Il faudra de l’argent, beaucoup d’argent pour normaliser la situation, pour que toutes ces personnes puissent commencer une nouvelle vie", souligne Adnan Mufti, "mais l’Irak est riche. Avant, 70 pour cent de l’argent allait aux armes et aux services de renseignements… Si nous construisons un nouvel Etat, le peuple irakien aura un niveau de vie élevé".

Après le rétablissement d’une situation démographique normale à Kirkouk, les étapes suivantes sont l’organisation d’un recensement, et celle d’un référendum pour decider le sort de Kirkouk -- son éventuel rattachement à la région du Kurdistan. Pour les Kurdes, la question est déjà tranchée, et l’article 5 de leur projet de constitution de la Région du Kurdistan proclame : "La ville de Kirkouk sera la capitale de la région kurde". L’article 70 proclame également qu’une "part des ressources naturelles -- en particulier du pétrole -- proportionnelle à l’importance de la population de la région du Kurdistan par rapport à la population totale de l’Irak" ira alimenter les revenus de la région du Kurdistan. Les Kurdes fixent ce pourcentage à 25 % -- alors que les Arabes l’estiment à… 17 %.

Les Etats de la région -- et en particulier la Turquie -- peuvent-ils s’opposer au rattachement de Kirkouk à la région du Kurdistan ? "Le problème de Kirkouk ne peut pas être résolu par des menaces", répond Massoud Barzani, "et la Turquie n’a pas le droit d’intervenir dans les affaires intérieures de l’Irak".

L’Etat et la religion

Tout en acceptant dans leur projet de constitution de la République Fédérale d’Irak que l’Islam soit la religion de l’Etat, les Kurdes ne veulent absolument pas d’un Etat islamique -- ce à quoi ils ont très peur d’aboutir avec Ibrahim Jafari comme Premier ministre. "Jafari est comme le Baas", assène un dirigeant du PDK, proche collaborateur de Massoud Barzani, qui occupe un poste important dans le régime de transition à Bagdad, "il profitera de ses fonctions pour construire un Etat Daoua (du nom du parti islamique Daoua, dont Ibrahim Jafari est un des dirigeants). Il veut que tout l’Irak soit islamique, avec un visage moderne. C’est pourquoi nous ne l’aimons pas". Et d’ajouter: "Si les Chiites veulent vivre avec nous, il faut que la constitution soit laïque, sinon, nous nous séparons. Nous ne pouvons pas nous opposer à ce qu’ils veulent faire dans leur partie de l’Irak, mais nous pouvons nous opposer à ce qu’ils veulent faire pour tout l’Irak, ou pour le Kurdistan". "Voilà pourquoi, nous aurions préféré comme Premier ministre Allaoui, Chalabi ou Adel Abdel Mahdi. Mais encore une fois, tout dépend de leur programme de gouvernement. Si nous obtenons les garanties que nous voulons sur le fédéralisme et les régions contestées, nous pouvons dormir -- d’un seul oeil" ! Tout est dit: C’est avec les plus grandes réticences que les Kurdes sont disposés à soutenir un gouvernement dirigé par un religieux chiite. Instruits par une longue expérience de négociations désastreuses avec le gouvernement central de Bagdad, ils sont fermement résolus à ne pas céder sur leurs revendications: entre la coopération et la séparation, il n’y a qu’un pas.

(Le Nouvel Observateur, N°2109, 7 Avril 2005)

 

 

 

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