Nomades Kurdes
Erythrée Lac Atitlan, Guatemala
Paris |
Qu’est-ce qui fait courir Maya?
Ayant terminé un diplôme de médecine tropicale en février, Maya était disponible jusqu’à ... son mariage en juillet: elle a donc accepté sans hésiter une proposition de MSF Belgique pour une mission de trois mois en Ethiopie. Elle ne cache pas qu’elle aurait pu partir avec une autre ONG, comme Médecins du Monde; mais elle voulait avoir une expérience de terrain le plus rapidement possible, elle aime bien les projets de MSF, et elle a sauté sur la première proposition qui lui a été faite. A nouveau la grande famine?
A Gode, village de quarante mille habitants -- on peut difficilement parler de ville pour cette agglomération de cases de branchages et de maisonnettes en “dur” -- Maya est allée de surprises en surprises: on voyait de la nourriture partout, dans les boutiques et au petit marché de cette ville en proie, disait la presse, à la famine. Et puis Maya rencontre l’équipe de MSF France qui lui dit que la situation à Imi, à 180 kilomètres de Gode, est terrible: il n’y a pas d’eau, pas de nourriture, et des milliers de nomades épuisés attendent désespérément des secours. Mais les avions de Gode étaient pleins de journalistes, il était impossible d’avoir des places pour les humanitaires... Et les télévisions américaines s’arrachaient les rares véhicules tous terrains disponibles à prix d’or -- CNN avait accepté de payer 600 dollars par jour pour la location d’une Land Cruiser Toyota, alors que le prix normal, avant la “crise”, était inférieur à 100 dollars... “Je ne savais pas trop quoi penser, je me demandais s’il ne s’agissait pas d’une histoire trop médiatisée, avoue Maya; et puis, quand nous sommes arrivés à Denan devant ce qui allait être notre maison, j’ai vu des gens dans un état effroyable. Nous avons ouvert le centre nutritionnel. Le premier jour nous avons reçu 130 enfants. Là, il n’y avait plus de doute, la situation était très grave. Hilde, l’infirmière, est allée voir le camp de personnes déplacées, à côté de notre centre: plusieurs milliers de nomades y vivaient dans des conditions très précaires, dans des “toukouls” (cases) de branchages et de plastique, et beaucoup de mères se plaignaient de ne pas avoir reçu de nourriture. En quinze jours, nous avons eu 20 morts chez les enfants”... Maya ne cache pas que les premiers jours ont été très difficiles. L’équipe ne disposait que de deux employés locaux parlant un peu l’Anglais, et il a fallu résoudre plein de problèmes en même temps: construire des abris pour accueillir les enfants, installer l’équipe, transporter le matériel, recruter du personnel local compétent. Aujourd’hui, l’équipe de MSF Belgique à Denan a été renforcée par l’arrivée de deux logisticiens, Martin (Hollande) et Didier (France) et de plusieurs infirmières, Margarete (Allemagne), Marit (Norvège) et Dorothy (HOLLANDE). De grandes tentes accueillent près de quatre cents enfants souffrant de malnutrition sévère, avec leurs mères et leurs frères et sœurs : “Quand on travaille avec MSF, ce n’est pas comme dans un hôpital en Europe, dit Maya. Ici, j’ai 400 malades! Quelle expérience. Quelquefois c’est frustrant. En Europe, un geste thérapeutique très simple me permettrait de soigner cette femme victime d’une hémorragie; mais je n’ai rien, ni les instruments, ni les anesthésiants”... Et puis Maya se pose beaucoup de questions. Sur l’absence d’administration et d’infrastructure: l’Ogaden est une province complètement négligée par les autorités éthiopiennes. Sur l’existence de cette famine qui a mobilisé des centaines d’humanitaires et a amené la communauté internationale à envoyer en Ethiopie pour plusieurs centaines de millions de dollars d’aide d’urgence: “C’est vrai, nous faisons face à un problème de malnutrition sévère, peut-être chez la moitié des enfants. Et la mortalité est très élevée. Mais une famine, cela affecte tous les âges: tout le monde meurt parce qu’il n’y a rien à manger. Donc nous n’avons pas une famine, car les adolescents et les adultes ne meurent pas de faim. Mais c’est vrai, on en observe les signes avant-coureurs”... Le soir, après une journée de travail épuisante, toute l’équipe se retrouve pour dîner autour d’une longue table sur laquelle le cuisinier somali pose, hélas, toujours les mêmes plats: spaghettis, pommes de terre, agrémentés d’une sauce avec quelques morceaux de viande... et, pour finir, les bons jours, du fromage et des bananes... Ces fins de journée sont aussi le moment d’exprimer les doutes, de poser les questions qui ont rongé les “humanitaires” pendant toute la journée: “Et après? Que fait-on de tous ces enfants que l’on soigne et “regonfle”? On les renvoie dans le camp de déplacés, où des milliers de nomades habitués à vivre dans de grands espaces se retrouvent entassés les uns sur les autres, sans eau, sans latrines, sans bétail (le lait des vaches fournit normalement l’essentiel de leur alimentation)... Si on ne s’occupe pas de cette population, si on ne lui fournit pas les moyens de s’alimenter normalement et de se soigner, est-ce qu’on ne risque pas de se retrouver rapidement dans la même situation -- et de soigner à nouveau les mêmes enfants décharnés qui viennent d’être soignés avec tant de dévouement et de passion? Faut-il lancer des programmes de réhabilitation pour l’ensemble de la population sans lesquels on imagine mal que ces gens puissent survivre ici? Au départ, l’équipe de MSF était venue pour une mission de trois mois. Réalisant peu à peu l’ampleur des problèmes, la direction de MSF à Bruxelles a décidé de la prolonger de plusieurs mois... réalisant très bien qu’elle risque d’être prise dans un engrenage terrible: en Ethiopie, en Ogaden, la misère n’a pas de limites... Mais Maya a oublié ces interrogations pendant quelques instants: profitant de sa journée de repos, elle a pour la première fois visité les environs de Denan. Les pluies torrentielles qui tombent depuis quelques jours ont miraculeusement fait reverdir le paysage, et ce spectacle transforme Maya: “il y a de l’espoir, dit-elle, je ne me bats pas pour rien”. (TMB, 2000, non publié)
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