les marais d'Irak Mohsen, victime du déminage, Iran Oman Mosquées d'Irak
Hafez al Assad
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Mohsen a perdu les deux mains, et les deux yeux. Il avait 16 ans. Il a été traité pendant six mois en Allemagne. Après avoir subi plusieurs opérations, il pouvait se servir dun de ses moignons comme dune pince, et il pouvait prendre des cassettes de musique et les mettre dans un lecteur. Mais il était un grand infirme. Il vivait avec sa mère dans une petite maison dune "cité des martyrs" où vivaient de grands mutilés de guerre et les familles de combattants tués au front. Et il terminait ses études secondaires dans un centre spécial pour aveugles, où il passait deux semaines par mois et essayait dapprendre le Braille en le lisant avec... les orteils et les lèvres. Première rencontre
Mohsen navait pas de problème matériel. Il était pris en charge par lEtat iranien, qui payait le loyer de sa maison, et lui versait une pension correspondant au salaire mensuel dun fonctionnaire. Mais quand on voyait ce jeune infirme marcher dans le jardin de son centre dun pas hésitant, ses moignons pendant le long du corps, on était pris dune certaine angoisse en se demandant quel destin attendait ce très grand mutilé... Près de 20 ans plus tard, nous avons retrouvé Mohsen. Il vit toujours à Téhéran. Mais sa vie est transformée. Il est marié et père de deux enfants de 15 et 12 ans. Il travaille dans un bureau de la fondation des mutilés de guerre, où il met au point des techniques informatiques pour infirmes. Il parle bien langlais. Et surtout, il est serein. Le mariage de Mohsen
Evidemment, nous voulons savoir comment Mohsen, ce grand infirme, a pu se marier avec une femme qui lui a donné de beaux enfants. "Une de mes amies connaissait Haura, ma future femme", explique Mohsen. "Elle lui a parlé de moi, en lui disant que javais été gravement blessé au front. Vous savez, en Iran, nous sommes fiers de ceux qui sont allés se battre, et il y a beaucoup de jeunes filles qui veulent épouser un homme qui a été blessé comme cela au front". Haura est venue en visite 5 ou 6 fois chez Mohsen, qui vivait à lépoque avec sa mère, et... ils ont décidé de se marier. Nous ne cachons pas notre étonnement à Haura -- pourquoi une jeune fille pouvait-elle souhaiter se marier avec un grand infirme -- et Haura nous explique ainsi ses motivations: "Pendant la guerre, les hommes se sont battus pour défendre leur pays. Ils ont été volontaires. Cétait une guerre patriotique, mais il y avait dautres facteurs, des facteurs spirituels: les gens se battaient pour la Révolution. Malheureusement je suis une fille, et je ne pouvais pas participer à la guerre. Des femmes allaient sur le champ de bataille comme infirmières, mais moi jétais trop jeune. Jai donc décidé de servir mon pays en rendant service à quelquun qui sétait sacrifié pour le pays, en partageant ces valeurs humaines, patriotiques et spirituelles. Je voulais rendre service à un homme qui avait perdu un membre, qui était handicapé. Cétait mon devoir". Le discours, très religieux, surprend. Haura parle un peu comme ces jeunes femmes chrétiennes qui entrent en couvent, sunissant de façon mystique au Christ... Agée de 35-36 ans, comme Mohsen, Haura est née à Téhéran, dans une famille traditionnelle, dans un quartier traditionnel, proche dun sanctuaire chiite. Elle a deux soeurs, et elle a perdu son frère, le fils unique de la famille, tombé au front en 1981, au tout début de la guerre. Après le lycée, Haura a fait deux ans détudes pour devenir sage-femme. Mais après la naissance dAli, son fils aîné, elle a fait quatre ans détudes de théologie, dans une université très religieuse de Téhéran. Nous posons une question très directe à Haura: Quand elle était jeune fille, elle rêvait dépouser un Basij, blessé au front. Mais rêvait-elle aussi de faire un mariage damour? "Le mariage damour existe aussi chez nous", répond Haura. "Et je respecte les gens qui font un tel mariage. Les gens peuvent tomber amouraux, cest tout à fait normal, mais après deux ans, les problèmes arrivent...Mais moi javais décidé quil fallait que je serve Dieu, et que ma vie avait un but divin. Jai offert mon corps et mon âme a Dieu, de cette façon je ne regrette rien, et maintenant je suis entièrement satisfaite.Cet amour spirituel est un peu différent avec lamour quon peut trouver entre les gens, pour moi, cest beaucoup plus joyeux". Comme nous faisons remarquer à Haura que lon peut voir quelle a étudié la théologie, elle répond du tac au tac: "Oui, mais jai épousé Mohsen avant détudier la théologie"! Mohsen raconte comment ils ont célébré leur mariage, chez les parents de Haura, et il dit quévidemment, après son accident, il naurait jamais imaginé quil pourrait se marier un jour. "Tout le monde se marie, ajoute Mohsen, mais pour moi cétait différent, je ne peux pas lexpliquer". Haura intervient pour raconter que "la nuit de notre mariage, nous avons décidé de prier ensemble. Cétait très important pour nous de commencer notre vie commune avec une prière. Pour nous, les relations avec les saints chiites sont très importantes, nous avons donc décidé de commencer notre vie commune en demandant aux saints imams chiites de toujours garder nos relations avec nous". Ali et Zahra Assis près de son père, Ali, un grand garçon de 15 ans très souriant, le couve des yeux et déborde manifestement damour pour son père, ce héros. Mohsen ne cache pas que la naissance de ses enfants a été pour lui un évènement extraordinaire. "La naissance dAli a été pour moi un jour extraordinaire... Et la naissance de Zahra a été pour moi un jour inoubliable", dit-il. "Je les aime tous les deux, mais il y a une différence entre un garçon et une fille: la fille a un comportement particulier, parfois un père trouve que sa fille laime plus, quelle fait plus attention à son père. Mais jaime beaucoup Ali"... Ali est un garçon qui a les goûts de tous les garçons de son âge: il aime le karate, le foot, et la natation. Il veut devenir ingénieur électronicien. Il passe des heures sur lordinateur familial, et il est lassistant technique de son père. Très intimidée par ces journalistes étrangers qui ont envahi sa maison, Zahra ose à peine parler. Elle aussi aime le sport, et le karate. Et comme sa mère, elle aime peindre des paysages. Nous demandons à Ali et Zahra sils sont fiers de leur père? Ali, qui comprend suffisamment langlais pour suivre la conversation, répond immédiatement "Je suis fier de mon père"... Zahra, à laquelle nous demandons si elle est fière de son père, ou si elle a honte de lui, répond: "Je suis plus heureuse que les autres filles"! La tentation du suicide? Ce bonheur indéniable de Mohsen et sa famille nous permet de poser des questions difficiles que nous navions pas osé lui poser quand nous lavons vu la première fois, il y a près de 20 ans: "Quel a été le moment le plus difficile après votre accident? Avez-vous parfois perdu espoir?" Mohsen répond: "Je suis allé au front parce que je lai voulu, personne ne ma forcé. Et je me suis battu contre lennemi, mais pas contre nimporte quel ennemi, contre Saddam, contre lAmérique, contre Israel, je me suis battu contre Satan, contre les forces de Satan... Et cétait un plaisir pour moi, et jai été content dêtre blessé dans cette guerre"! Content dêtre blessé? "Oui, en fait... Cette espèce de vie était très difficile: je ne pouvais pas voir, je ne pouvais rien toucher, je ne pouvais pas marcher; à cette époque javais 15-16 ans, cétait très difficile pour un jeune. Mais jai réfléchi, je me suis battu avec les problèmes, je me suis demandé: "Pourquoi ai-je survécu? Pourquoi ne suis-je pas mort?" Et Mohsen raconte une rencontre avec Peter, un Hollandais, dans un avion, en allant à Meched, 3 ou 4 mois après la naissance dAli. Constatant que Mohsen pouvait parler anglais, Peter lui a demandé comment il avait pu aller au front si jeune. "Si vous aviez eu 15 ans quand les Allemands ont envahi votre pays, quauriez vous fait", réplique Mohsen, "vous seriez-vous engagé dans la résistance contre les Nazis"? Et comme Peter répond par laffirmative, Mohsen ajoute: "Alors pourquoi pas moi"! Son compagnon de voyage lui a alors demandé comment il avait pu survivre à de si terribles blessures. "Je lui ai dit que les premiers jours je me posais sans cesse ces questions: "Pourquoi ai-je eu cet accident? Pour quelle raison? Pourquoi suis-je encore en vie?" Et jai compris quil y avait une raison -- si quelquun vit ou si quelquun meurt, tout lunivers est sous le commandement de Dieu. Je veux que vous pensiez à cela: Pourquoi Mohsen vit-il sans être triste? Jaime ma vie, je profite de ma vie. Je ne pense jamais que je suis un homme blessé, un aveugle. je pense que Dieu veille sur moi". Nous insistons: "Avez-vous parfois été tenté de vous suicider? Avez-vous été tellement désespéré que vous étiez tenté de vous tuer?" "Jamais", répond Mohsen, Jai eu de la chance, jétais très heureux. Et maintenant, après toutes ces années, je suis très heureux, très chanceux.". Les problèmes de Mohsen Et Mohsen continue en faisant allusion au fait que, même en Iran où lEtat continue pourtant de prendre soin de ses anciens combattants, et particulièrement des mutilés, les victimes de la guerre nont peut-être plus droit à la même reconnaissance que pendant les premières années: "A cette époque, les gens faisaient plus attention à moi, et à mes amis", dit Mohsen. "Vous savez, au début de la guerre, dans de nombreux pays, les gens font plus attention aux blessés de guerre. Mais peu à peu, certains oublient. Pour moi, cest plus difficile aujourdhui quau début, quoique je sois très heureux, parce je suis plus vieux, jai de nombreux problèmes, jai deux enfants, je dois résoudre les problèmes de lexistence -- je devrais gagner de largent... Mais aujourdhui je suis très heureux, et je nai jamais été une personne qui désespère, jamais je nai pensé me tuer... Mohsen raconte que lorsquil est allé au front, à 15 ans, il venait de terminer le collège. Après avoir été blessé, il a repris ses études, allant au lycée, puis à luniversité de limam Sadegh, une université religieuse de Téhéran, où il fit un mastère de philosophie islamique. Mohsen a voulu poursuivre ses études, et faire un doctorat, mais il se heurta à la nécessité de passer un concours, impossible pour un aveugle comme lui. Il a appris langlais -- essentiellement en écoutant les émissions de la Voix de lAmérique pour débutants, des émissions en "anglais spécial", réalisées avec un langage assez simple. Et il sest consacré à la recherche de techniques pour mettre les ordinateurs et internet à la portée dinfirmes comme lui, en utilisant des logiciels de synthèse vocale, qui lisent le texte sur lécran de lordinateur, et en mettant au point des touches de hauteurs différentes pour permettre à un handicapé de frapper sur le clavier de lordinateur... "Je voulais étudier", explique Mohsen, mais je navais pas accès aux livres par moi-même, et javais toujours besoin de laide de quelquun dautre. Je naimais pas ça, je naimais pas dépendre de quelquun, je voulais marcher tout seul... Je voulais aussi faire quelque chose pour mes amis aveugles. Si quelquun veut quelque chose, il peut le faire. Les ordinateurs étaient étranges pour moi. Je ne pouvais pas imaginer quun jour, je pourrais travailler sur un ordinateur"! "Aujourdhui, je travaille sur un ordinateur, du matin au soir. Je mexerce sur un ordinateur, je résouds des problèmes, je travaille avec des logiciels. Mon problème, cest que certains logiciels ne sont pas disponibles en Iran"... Grâce à internet, et grâce à sa connaissance de langlais, et de larabe, quil a aussi appris pendant ces années, Mohsen est à lécoute du monde. Mais il nutilise pas la messagerie -- "Jai trop peur, dit-il, des virus". Mohsen et la politique Mohsen aime toujours aussi passionnément la politique. Et sans cesse il ramène la conversation à la politique. Mais quand on lui demande sil est satisfait du bilan dune République islamique dIran pour laquelle il a presque donné sa vie, il reste circonspect: "Je crois que nous avons eu quelques victoires, et dans certains cas nous avons perdu. Je sais que nous avons des problèmes en Iran: les gens aiment pouvoir se procurer les produits de consommation à bas prix. Nous avions de nombreuses idées pour le monde, pour notre pays, mais lennemi, limpérialisme, ne nous a pas laissé les réaliser. Nous avons aussi des problèmes culturels. Malheureusement il y a des gens qui ne comprennent pas notre culture, nos croyances, notre religion -- ils ne regardent quà létranger, ils ont les yeux braqués sur lEurope, sur lAmérique. Nombre de nos problèmes sont des problèmes importés". Quand on lui demande si vraiment cest la seule raison, si lIran na pas aussi des problèmes internes, Mohsen répond: "Evidemment, je ne peux pas fermer mes yeux sur tout dans mon pays et dire: "Tous nos problèmes proviennent des pays étrangers". Ce nest pas vrai. Je sais que nous avons de nombreux problèmes, nous avons des problèmes de management, de culture, nous avons des problèmes avec nos moullahs. ils devraient travailler plus pour résoudre nos problèmes. Mais nous ne pourrons pas résoudre nos problèmes si lennemi ne nous laisse pas"... Et Mohsen pose une question à propos du programme nucléaire iranien: "Je naime pas le nucléaire, je suis contre, je ne veux pas que mon pays en ait... mais pourquoi 5 ou 6 pays, les USA, la Grande-Bretagne, La Russie, etc auraient le nucléaire, et pourquoi pas nous? Cest une question importante, et personne ne peut répondre". Mohsen et sa famille Nous revenons à la vie familiale de Mohsen. Quels sont ses loisirs? Comment aime-t-il se distraire? "Je travaille sur lordinateur... et je joue avec mes enfants. Jaime jouer avec eux. Je regarde la télévision avec eux, et je regarde des programmes pour les enfants -- des dessins animés. Savez-vous pourquoi? Parce que je peux masseoir à côté de mes enfants -- ce qui est important pour moi, cest dêtre assis à côté deux, pas de regarder la télévision. Manifestement, Mohsen na pas beaucoup dargent pour partir en vacances avec sa famille, mais de temps en temps ils vont à Meched, ou dans le nord de lIran. Quelle est la personne de la famille qui sait le mieux décrire le paysage à Mohsen quand ils partent en voyage? "Vous voulez semer la zizanie dans la famille", répond Mohsen en riant, ajoutant: "Cela dépend de la situation. Quelque fois Ali explique très bien... Quelque fois cest Zahra, quelque fois cest Haura. Mais pour les détails, Zahra est très bonne, elle est meilleure quAli". Il se fait tard. Nous disons au revoir à Mohsen et à sa famille. Mohsen a un message à transmettre: "Quand vous rentrez chez vous, dites la vérité: Nous ne sommes pas mauvais, nous sommes comme vous, nous travaillons, nous mangeons, nous pensons, nous avons notre culture. Quelque fois certains détails ne sont pas bons, mais nous y croyons. Nous voulons que vous disiez a votre peuple quen Iran il y a des gens qui sont allés se battre au front non pas parce quils aimaient se battre, ni parce quil voulaient occuper un autre pays, mais parce quils voulaient libérer leur pays". "Pourquoi un homme peut-il vivre, sans mains, sans voir, avec une vie aussi difficile? Et pourquoi est-il très heureux, ne pensant pas à se tuer? Pourquoi Mohsen est-il encore en vie 21 ans après avoir été blessé, et pourquoi est-il très heureux"? Je loue Dieu, je prie Dieu, qui ma conseillé daller au front, et qui ma donné cette vie. Si lislam permet à un homme de vivre avec ce problème, et de penser quil est heureux, quil a de la chance, que pensez-vous de cette religion"? (Al Wasat, 13 décembre 2004)
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