Chrétiens, Turquie
A.R. Ghassemlou
Isayas Afewerki Yachar Kemal |
Ses personnages, un homme en noir, jouant avec
un fusil, une canne à pêche ou un
parapluie, et le petit NEMO (du “Little
Nemo” de Winsor McCay), hantent les murs
du 20°: ils apparaissent soudain, au détour
d’une rue, sur un mur lépreux, sur
une porte condamnée ou une fenêtre
murée, créant une étonnante
atmosphère de poésie et de rêve
dans cet arrondissement qui est en train d’être
massacré: “Je reste dans le 20°,
j’ai Un solitaire NEMO est un solitaire, qui ne recherche pas le
contact avec ses “collègues”
de pochoir ni avec les journalistes, et qui accepte
difficilement d’être photographié.
Il est, il l’admet, un “égocentrique
très solitaire”, mais un solitaire
qui veut communiquer avec les gens: “Je
veux établir un lien de familiarité
avec les gens du quartier, leur montrer que ce
je fais n’est pas agressif. C’est
vrai, descendre dans la rue, s’exprimer
ainsi sans demander l’autorisation, c’est
violent, par définition; mais moi, je le
fais de jour; je ne veux pas me placer dans une
histoire dure par rapport aux flics: s’ils
arrivent, ils passent, ils me laissent faire:
je ne bombe pas les Les réactions des passants sont parfois mitigées: NEMO faisait un pochoir dans une cour intérieure de la rue de Belleville -- la plus belle cour du quartier, selon lui -- quand une vieille femme l’a apostrophé en lui disant: “Vivement qu’ils rasent tout ça! J’en ai marre... Vous allez faire durer les choses”. NEMO n’est pas du tout un asocial: il a une grande admiration pour son père, qui a travaillé toute sa vie comme employé de la Sécurité Sociale, et qui le soir recevait chez lui les étrangers qui avaient des problèmes pour les aider à constituer leur dossier. Il comprend les réactions des gens: “C’est vrai, dit-il, si les squatters arrivent, et s’ils commencent à dealer avec des drogues dures, c’est infernal: ils se shootent et balancent les seringues dans la cour de l’école maternelle voisine: ce n’est pas tolérable! Si les squatters ne dealaient pas, je ne serais pas contre”. NEMO est plein de projets: il rêve de gros animaux peints au pochoir, des hippopotames et des rhinocéros ou des zèbres... Il rêve aussi de monter plus haut sur les murs... Il est allé passer des vacances en Colombie, et se voit déjà en train de bomber les murs de Bogota! Il a travaillé un certain temps avec un ami peintre, RAMZI, un Tunisien: “J’en ai marre des afficheurs; c’est vrai, ils sont payés pour ça, et ils collent n’importe où leurs affiches politiques ou leurs affiches de concerts: si je m’installe quelque part, en me disant: “Tiens cet endroit-là est vachement beau”, ils viennent après moi!” La colère l’a décidé à travailler à deux: “On a fait avec RAMZI une série d’affiches, sur le thème “défense d’afficher”! Il peint et calligraphie, je bombe, et c’est décliné dans toutes les langues de Belleville, le Français et l’Arabe, le Kurde, le Turc et le Laotien: on en a compté dix-sept!” Aujourd’hui, Nemo travaille avec Mesnager: son Homme Noir a rencontré le petit bonhomme blanc -- une rencontre qui a provoqué de superbes créations! Bourré de talent, NEMO a un oeil extraordinaire et détecte immédiatement le profit qu’il peut tirer d’un mur lépreux: la silhouette de son Homme Noir se répand sur tout Belleville et Ménilmontant, signalant tous les immeubles condamnés. Parmi tous les artistes travaillant sur les murs de Paris, il est le plus pur: il ne gagne pas d’argent avec ses oeuvres, et il sait qu’elles disparaîtront irrémédiablement quand le dernier vieux mur tombera sous les coups des bulldozers... (Nova Magazine, Mars 1996)
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