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On ignore jusquà lorigine du nom "Nouba" -- nom qui lui a été donné par ses voisins arabes, et qui a été connu par un grand public grâce aux photos extraordinaires de Leni Riefenstahl: Sappelant les "gens des collines", les Nouba habitent sur un territoire denviron 80.000 km2, sur des collines et des petites montagnes granitiques sélevant de 400 à 1.400 mètres au dessus de limmense plaine du Sud Kordofan. Le caractère le plus frappant des Nouba, cest... leur diversité: chaque chaîne de collines ou de montagnes abrite un groupe ethnique différent (il y en a au moins 50), parlant une langue différente (une dizaine de grands groupes, regroupés dans les familles bantou, nubienne et kordofanienne); pour sy retrouver, on leur a donné le nom de la colline sur la quelle ils vivent... à moins que cela ne soit celui de leur principal village. Certains de ces groupes ethniques comportent un millier dindividus; la plupart oscillent entre 3.000 et 5.000; les plus grands (les Otoro) en ont 60.000. Les Kau sont séparés des Fungor par... 12 kilomètres de plaine; les Fungor des Nyaro par... 14 kilomètres de plaine: au total, il sagit denviron 3.500 individus; mais ces trois groupes ont leurs langues, leurs coutumes! Ce sont les Nouba de Kau qui pratiquent -- ou pratiquaient -- cet art extraordinaire de la décoration sur leur corps, peignant sur leur visage des masques splendides avec de la craie, de locre jaune, rouge, faisant de tout leur corps une oeuvre dart. Un monde -- des langues différentes, des rites différents -- les sépare des Kadaru, des Dilling et des Niyma du nord, des Heiban et des Tira de lest, des Otoro et des Miri du centre, des Tullishi et des Tabaq de louest. Une mosaïque de groupes ethniques très divers
Le peu que lon sait de leur histoire, très fragmentaire, montre que certains groupes vivent depuis très longtemps sur leurs collines, tandis que dautres groupes se sont installés récemment (au siècle dernier), venant de districts situés plus à louest, fuyant les razzias des marchands desclaves... Cette diversité sobserve jusque... dans le climat: très souvent, les pluies, torrentielles à un endroit, sont absentes à quelques kilomètres: lexistence de ces micro-climats explique lexistence de plusieurs "fermes" pour une même famille, qui répartit ainsi les risques... Le ciel est leur calendrier Malgré cette extrême diversité, les Nouba ont -- ou avaient -- une culture qui les distingue des nomades arabes de la plaine, et des populations noires vivant plus à lest: les Shilluk et les Dinka, de part et dautre du Nil blanc, et les Nuer au sud. Agriculteurs, excellents agriculteurs même, et aussi chasseurs, et accessoirement éleveurs, les Nouba ont mené pendant des générations une existence immuable rythmée par deux cycles sans cesse répétés: celui des saisons, et celui des âges de lHomme. "Le ciel est leur calendrier", comme la dit un voyageur allemand du début du 19° siècle, et les Nouba savent que la saison des pluies approche quand Orion nest plus visible au crépuscule; inversement, les pluies arrivent à leur fin quand la Grande Ourse apparait juste avant laube. Dautres signes -- le coucher du soleil derrière telle ou telle montagne, larrivée des aigrettes et des cigognes noires -- annoncent également larrivée des pluies. Les mois de Mai, juste avant les pluies, et Juin, début des pluies, sont des périodes de travail intense: après la cérémonie, marquée par des danses et force libations de marissa ("bière" de sorgho), marquant le début de la saison des pluies, il ny a pratiquement plus de fêtes jusquaux récoltes: cest en août-septembre que commencent les combats traditionnels de bâton, les jeunes garçons sexerçant dans les camps où ils gardent le bétail, tandis que les adolescents et les jeunes hommes saffrontent en tournois locaux; en octobre ont lieu les grands tournois réunissant toute une tribu; de novembre à décembre ont lieu les grands tournois inter-tribaux, et les grandes danses auxquelles participent hommes et femmes. Chez certains groupes ethniques comme les Otoro et les Tira, aux classes dâge très marquées, cette série de fêtes et de tournois culmine en mars-avril, tous les trois ans, avec la cérémonie du "Najo", qui marque le passage de la classe dâge des "novices", les "Dongoro (11-14 ans), aux "Kamju" (14-17 ans), les pubères. Rites de passage Traditionnellement -- jusquà la fin des années 1970 -- cette cérémonie était marquée par une grande course: au crépuscule, les jeunes Otoro, entièrement nus, parcouraient en courant les 15 kilomètres qui séparaient leur village du lieu où se trouvait un calcaire particulièrement blanc, dont ils ramenaient, toujours en courant, une grosse poignée, dont ils senduisaient entièrement le corps. Trois autres classe dâge suivaient: les "Babo no Nyare" (pères des garçons, 17-20 ans), les Kamju Kokoron (vieux Kamju, 20-23 ans) et les Kurninyali (grand pères, 23-26 ans). Seules les dernières classes dâges participaient aux combats et aux tournois. Mais si cette hiérarchisation des âges était très marquée chez certains groupes, elle était pratiquement absente chez dautres, comme les Heiban, les Koalib, les Mesakin et les Tullishi... Chez les filles aussi les rites de passage étaient très marqués dans certains groupes ethniques: chez les Tira et les Korongo, après avoir vécu avec leurs parents jusquà 10-11 ans, les filles, à la puberté, "entraient dans le grenier à grains", une hutte spéciale où elles vivaient avec les autres filles arrivées au même stade de croissance: elles y demeuraient confinées pendant plusieurs mois, toutes nues, le corps entièrement enduit de cendres, sans avoir le droit de recevoir des visites ni den sortir, sauf pour de brefs instants la nuit: le but recherché était clairement de les faire grossir, car chez les Nouba les hommes aiment les femmes potelées, bien en chair... Tous ces rituels qui scandent la vie des Nouba visent un seul but: exalter la beauté des corps, glorifier la virilé et la prouesse des hommes, leur force, leur courage et leur endurance, et la beauté des femmes: cest pour cela que les jeunes allaient à leurs affaires entièrement nus, et ne se couvraient de quelques vêtments quen atteignant un certains âge, quand ils devenaient "laids"! Et pour cela, les hommes étaient prêts à endurer la violence des combats -- la lutte au corps à corps, mais aussi les combats de bâton, les terribles combats avec des bracelets tranchant comme des couteaux, et les duels avec les lances; et hommes et femmes subissaient sans broncher les séances de tatouage: soulevant la peau avec une épine, les femmes spécialistes de cet art procédaient à des centaines de petites scarifications, sur les bras, les cuisses, le torse. Cette décoration était une "carte de visite" que lon portait sur soi: en fonction de la couleur utilisée, du style de décoration, du type de coiffure, des tatouages, et dautres détails, chacun savait immédiatement qui était qui, quel âge il avait, à quelle lignée, à quel clan il appartenait, et quelle était sa spécialité, sil avait un pouvoir magique. A la frontière de deux mondes Peu de sociétés africaines étaient aussi complexes que les Nouba: chez les Tira, en particulier, chaque clan avait sa colline, son sanctuaire, sur lequel officiaient les anciens: un clan était responsable de la croissance des céréales, un autre de leur qualité; un autre officiait contre les morsures de serpent; les maladies de peau, les tempêtes, la folie, avaient chacune leur spécialiste -- mais le plus important, et le plus redouté était le spécialiste de la pluie... Les Dilling avaient leurs chamans, les "kujurs", dont le nom a été utilisé par la suite pour désigner tous ces spécialistes ou "prêtres"... Considérés par les Arabes du nord comme des sauvages, les Nouba ont été victimes, jusquà la fin du 19° siècle, dinnombrables razzias alimentant le marché des esclaves... Vivant à la frontière de deux mondes, le monde arabe musulman et le monde africain animiste, ils ont aussi été les premiers à subir le choc des campagnes entreprises pour arabiser et islamiser les païens de lAfrique Noire. Mais cette islamisation se faisait relativement en douceur, les Noubas vivant dans une des régions les plus isolées de lAfrique. Avec les Britanniques (à partir de 1899) les Nouba sont confrontés à la civilisation européenne: ils en découvrent très vite les effets destructeurs, avec les campagnes de pacification britanniques -- les "patrouilles" punitives: de nombreux groupes de Nouba sont forcés de descendre de leurs collines et de sinstaller dans la plaine -- ce qui bouleverse les relations traditionnelles entre les clans, la base même de leur mode de vie. Mais en même temps les Britanniques appliquent au pays Nouba la politique dadministration indirecte, et des "closed districts" (jusquen 1937), y interdisant tout prosélytisme musulman (tout en favorisant létablissement de missions chrétiennes) et promouvant lenseignement de langlais, au détriment de larabe. Jusquau milieu des années 70, certains groupes de Nouba continuent de vivre (presque) comme au début du siècle: cest ce moment magique qua fixé lobjectif de Leni Riefenstahl. Ces Nouba sont-ils des "pièces de musée dans un zoo humain"? Leur intégration à léconomie de marché du Soudan, pendant la longue présidence de Nimeiry, la migration dun nombre croissant de Nouba vers Khartoum, larabisation galopante que lon observe pendant la fin des années 70 et le début des années 80, rendent le débat sans objet: les Nouba sont en train de devenir des Soudanais comme les autres... Mais tout bascule avec la reprise de la guerre en 1983, et son extension aux Monts Nouba, où le SPLA dispose dune section particulière, commandée par Youssouf Kuwah. Les Nouba, qui avaient été fascinés par une certaine idée de la modernité -- identifiée à une certaine conception arabo-islamique de la société -- sont en train de découvrir quil en existe une autre, qui exalte les valeurs de leur culture africaine: cest celle que promeut, avec plus ou moins de bonheur, le SPLA de John Garang. Le SPLA interdit formellement les combats de bracelet, il tente dadoucir la violence des combats de bâton, mais il encourage la lutte et les danses... et il glorifie la négritude. Le gouvernement ne contrôle que les villes, comme Kadugli, et leurs environs immédiats, dans un rayon de quelques kilomètres; le SPLA contrôle la brousse, et les montagnes: cest dans cet espace que David Stewart-Smith sest glissé -- lun des rares témoins occidentaux à avoir pu pénétrer dans les Monts Nouba depuis le début de la guerre: il en ramène ces images exceptionnelles de cette dernière tentative des Nouba pour forger une identité conciliant culture traditionnelle et modernité. (GEO, Octobre 1996)
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