CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KOWEIT: Otage français pendant la guerre du Golfe

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Jean-Pierre Hess montrant une carte de KoweitLes anciens otages français du Koweit, qu'ils aient servi de boucliers humains en Irak ou pas, ne remettront pas les pieds de sitôt dans ce pays.  Jean-Pierre Hess est l'exception. Cet Alsacien de 47 ans, directeur commercial, n'a pas encore oublié les deux mois et demi qu'il a passés prisonnier clandestin dans son appartement, pendant l'occupation du Koweit par les troupes de Saddam Hussain. Il a tout perdu dans cette aventure. Mais il est revenu au Koweit: "Ma vie s'est arrêtée, pas par ma faute, le 2 août 1990: le fil a été cassé. Mais il faut terminer. Je repartirai d'ici, dit-il, quand j'aurai fait fortune". Deux ans plus tard, Jean-Pierre Hess n'a pas encore fait fortune. Mais il est à nouveau installé avec sa femme Mahjouba dans un appartement confortable de Salmiya, un quartier résidentiel de Koweit; il fait des affaires, malgré une conjoncture difficile; et surtout, il peut parler librement du cauchemar qu'il a vécu ... hier, ou presque.

Se préparer pour un long siège

Quand les Irakiens ont envahi le Koweit - il avait compris ce qui se passait en voyant des avions militaires survoler le quartier de la ville où il habite -- Jean-Pierre Hess a tout  de suite eu de bons réflexes: il est allé à sa banque chercher de l'argent -- mais il s'est fait jeter dehors par le directeur de l'agence, qui a trouvé un prétexte quelconque pour refuser de lui donner ce qu'il avait sur son compte... Et après, il est allé au grand supermarché de Salmiya faire le plein de provisions: sa femme était déjà partie en vacances en France, il a donc acheté ce qu'il fallait pour un célibataire un peu gourmand: " C'est incroyable, mais quelques heures à peine après l'invasion, alors que la vie était encore presque normale dans Koweit les étiquettes avaient déjà valsé, les prix avaient triplé"!

Pendant quelques jours, Jean-Pierre Hess a vécu presque normalement, circulant dans son quartier, allant voir ses amis: c'est une dizaine de jours plus tard, après le discours menaçant de Saddam Hussain faisant de tous les étrangers vivant au Koweit et en Irak des otages, que sa vie a basculé: un matin, surprenant un jeune -- Koweitien? Palestinien? il n'en sait rien -- en train de rayer la peinture de sa voiture garée devant chez lui, il le tance vertement: pas du tout intimidé, celui-ci le menace au contraire d'un geste significatif, faisant glisser sa main le long de sa gorge. Jean-Pierre Hess avait écouté la radio. Il savait que Saddam Hussain menaçait de mort tous ceux qui cachaient des otages occidentaux. Il ne lui restait plus qu'à se calfeutrer chez lui: il avait pris ses précautions, et vérifié que personne ne pouvait voir de l'extérieur que quelqu'un habitait dans cet appartement: aucune lumière n'était visible de la rue...

Jean-Pierre Hess et sa femmeLa vie quotidienne d'un reclus volontaire

C'est en riant qu'il raconte aujourd'hui tous les détails de sa vie quotidienne de reclus volontaire; mais il y a très peu de temps qu'il ne se réveille pas en sursaut en pleine nuit, réveillé par un cauchemar: il croyait entendre les policiers irakiens qui à plusieurs reprises sont venus frapper à sa porte! "J'étais bien décidé à défendre chèrement ma peau", dit-il, en montrant les deux couteaux qui étaient en permanence posés sur une petite table dans l'entrée. "Mais j'ai eu de la chance: un général de la sécurité irakienne habitait dans mon immeuble, qui était considéré comme "sur", et mes voisins avaient dit dès le début que mon appartement appartenait à un européen parti en vacances. Ils n'ont pas insisté pour le fouiller".

Très vite, Jean-Pierre Hess, d'un tempérament hyper-actif, s'était imposé une discipline très stricte: “Levé à 6 heures du matin, j'écoutais Radio France Internationale (RFI) de 6 heures à 8 heures; j'enregistrais et je notais tout -- car RFI diffusait des messages pour les otages du Koweit: j'en ai reçu deux de ma femme"... Ensuite, c'était le petit-déjeuner : "copieux au début, et après, plus rien: du riz avec de l'eau, et quand il n'y avait pas d'eau, pas de riz".

Tous les jours, Jean-Pierre Hess faisait deux heures d'exercice, jusqu'à 10 heures - 10 heures 30, pour se maintenir en forme: des mouvements, des haltères, du vélo: "j'ai fait exactement 162 kilomètres dans mon appartement pendant ces deux mois et demi... Cela peut vous sembler beaucoup, mais franchement, ce n'est pas une bonne moyenne! Ce n'est pas le tour de France. Je mettais le vélo en bordure de la fenêtre, légèrement entre ouverte, je fermais les yeux, et je pédalais en pensant à la forêt des Vosges, chez moi...C'était extraordinaire, ça marchait".

Après la gym, la douche --"quand il y avait de l'eau, car la maison était alimentée par une pompe, et quelquefois ils oubliaient de remplir le réservoir sur le toit. Mais heureusement, je n'ai pas eu trop de problèmes. À la limite, on peut se passer de nourriture très longtemps, mais on ne peut pas se passer d'eau -- pas huit jours". Craignant que l'eau ne soit polluée, il passait son temps à bouillir de l'eau, et à faire des réserves...

Ensuite, il fallait occuper le reste de la matinée: le téléphone, miraculeusement, n'était pas coupé, et Jean-Pierre Hess passait deux heures à téléphoner. "Pour voir si tout le monde était là, s'il n'y avait pas d'incident: au début, c'était juste un bref coup de fil à l'ambassade, pour dire que j'étais toujours en vie".

"Ensuite, l'ambassade, qui était débordée, m'a demandé de prendre en charge les communications avec un certain nombre d'otages. Les Français -- nous étions 54 -- et des gens que je n'avais jamais vus, des Anglais, des Allemands; j'en ai rencontrés quelques-uns à l'aéroport, au moment du départ: ils n'avaient pas du tout la tête que j'imaginais".

"Nous nous faisions une idée assez précise de ce qui se passait -- on écoutait RFI, mais aussi la BBC, CNN, les infos en allemand, la radio irakienne. Quelquefois, on était bouleversé par une information: quand j'ai appris que la Tunisie soutenait Saddam Hussain, j'ai été perturbé toute la journée (sa femme, Mahjouba, est d'origine tunisienne).

De temps en temps, on avait de ces conversations... on se disait:"mais P..., qu'est-ce qu'ils attendent pour envoyer quelques parachutistes pour nous libérer".

Le déjeuner était terriblement important.

Et pas question de manger sur le pouce, dans la cuisine: "je m'habillais, je mettais un costume, une cravate. et je dressais la table avec des verres en cristal et de l'argenterie. Pourquoi? pour ressembler à un être humain. Il n'y a rien de pire, quand on est enfermé dans de telles conditions, que de vivre en short dans son appartement en se laissant pousser la barbe -- surtout quand on en a déjà une! Et faire un nœud de cravate, cela prend une demie-minute: fabuleux, quand on a tout ce temps devant soi".

Le temps. Etre enfermé, 24 heures sur 24, avec rien à faire, c'est terrible, surtout quand on est d'un tempérament aussi énergique que Jean-Pierre Hess, dont le carnet est normalement rempli de rendez-vous qui se succèdent à un rythme d'enfer. Malgré son franc-parler, Jean-Pierre Hess ne raconte pas tout ce qu'il a souffert. Mais il laisse deviner l'angoisse qui le tourmentait:"Je suis peintre, tout ce qui est ici, c'est moi qui l'ai fait" dit-il en montrant les tableaux qui ornent les murs de son appartement --des paysages, des natures mortes. "Et bien, pendant tout le temps où j'ai été enfermé, je n'ai pas touché un seul pinceau: j'ai essayé, mais j'en étais incapable: il y avait tout le temps quelque chose qui me trottait dans la tête".

Que mangeait-il j'avais des stocks, mais... je mangeais un tout petit morceau de beefsteak (congelé) quelques pâtes, et des biscuits: toujours des portions congrues. Et le soir, je dînais à la chandelle, tout seul avec moi-même ; des pâtes ou du riz. Ce qui me manquait, c'était de la verdure. En deux mois et demi, j'ai reçu de l'extérieur, grâce à des amis, un kilo de tomates, un sac de riz et quelques oeufs : c'était extraordinaire. Le premier mois, j'ai eu du vin, mais en septembre, j'avais épuisé ma cave".

Après déjeuner, Jean-Pierre Hess faisait le ménage, histoire de gagner du temps, avant de pianoter sur son ordinateur, de lire, ou de faire,en sourdine, un peu de musique. En fin d'après-midi, c'était à nouveau la cérémonie du téléphone, puis l'écoute des nouvelles. Il notait soigneusement tout -- les informations transmises par téléphone par les autres otages, les nouvelles de la radio...

Le 1er octobre, à 10h46 du matin, il a réussi à faire passer un fax à sa femme, par l'intermédiaire d'amis allemands; et le soir même, il avait la réponse! Quelle joie. Il fallait cela, car après un mois de cette vie, Jean-Pierre Hess avait de plus en plus de mal à tenir. Ses provisions commençaient à s'épuiser... Et le moral...Il y avait cette épée de Damoclès, l'angoisse que la porte soit soudain enfoncée par des Irakiens... "Une fois, raconte-t-il, des soldats irakiens pique-niquaient sur le palier, quand le téléphone a sonné dans mon appartement. Quelle horreur. Ils ont tambouriné sur la porte, et finalement, ils ont cru que c'était une erreur, que l'appartement étais bien vide".

"Mais à partir du 15 octobre, je me suis dit: "nous sommes foutus; si nous ne sommes pas libérés le 1er novembre, j'enfile une disdasha (robe blanche portée par les Arabes du Golfe) et je tente ma chance en partant dans le désert vers l'Arabie Saoudite. Cela devenait de plus en plus dur; cela pouvait durer des mois. Et puis j'en avais assez. J'avais décidé de ne plus vivre comme ça. Les Français qui servaient de boucliers humains en Irak étaient des otages reconnus; nous, nous étions des clandestins: c'était très difficile. C'est une question de caractère, mais il vaut bien mieux avoir un bon ennemi que l'on peut regarder en face que d'être enfermé ainsi, seul. Il y a un moment où, intellectuellement, ce n'est plus supportable. On se dit: bon, je préfère crever tout de suite".

Jean-Pierre Hess a eu de la chance: quelques jours avant la date limite qu'il s'était fixé, quelques jours avant de craquer, les radios ont diffusé la nouvelle: les otages pouvaient sortir, et gagner les aéroports! Le 28 octobre, Jean-Pierre Hess s'envolait de l'aéroport de Bagdad pour gagner Paris.

Avant de partir, il a confié à un médecin soudanais une valise qui contenait toutes ses notes, ses photos de famille, de vieux passeports, et quelques objets: il ne l'a jamais revue. Soi-disant, elle avait été volée par des Irakiens qui avaient fouillé l'appartement du médecin. Etonnamment peu rancunier, Jean-Pierre Hess a aidé par la suite, à son retour, ce médecin soudanais à fuir le Koweit avec des faux papiers: "Il était menacé de mort, dit-il; qu'est ce que ma collection de timbres valait à côté d'une vie"?

Il ne cache pas une certaine amertume devant l'accueil qui lui a été réservé en France: "Après une telle épreuve, on a besoin d'être « relavé »! Les Américains ont des structures pour ça. Pas la France. Il faudrait une organisation pour nous aider à retomber sur nos pieds; nous ne sommes pas des mendiants, mais...".

En mai 1991, quelques semaines après la libération du Koweit, Jean-Pierre Hess était de retour au Koweit. Après avoir travaillé bénévolement quelques semaines pour l'ambassade -- inspectant et faisant l'inventaire des appartements qui avaient été abandonné par leurs occupants français -- il a cherché à nouveau du travail. Il a cru, à un moment, qu'il allait se retrouver à la rue. Et le miracle a eu lieu. Il a retrouvé une situation: "Un homme d'affaires m'a donné l'aide que la Patrie ne m'a pas donnée", dit-il, assez amer, Jean-Pierre Hess. Et depuis il retisse patiemment le fil de sa carrière.

En essayant d'oublier les cauchemars de la vie d'un otage.

(inédit)

 

 

 

 

 

 

 

 

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