KURDISTAN
Abdoulla Ocalan, Rome 1999 Derviche Kurde A.R. Ghassemlou Hasankeyf General Barzani |
Comment je suis devenu cadre du PKK
"Ma première formation a eu lieu dans un centre pour jeunes que lorganisation avait loué pour quinze jours près de La Rochelle; nous étions une vingtaine de garçons et de filles. Le formateur était un cadre du parti responsable dune des régions de France... Il nous donnait des cours dhistoire, sur lhistoire du Kurdistan et lhistoire du parti, et des notions didéologie; ces cours duraient toute la journée, le dimanche compris. Pour moi, apprendre lhistoire du Kurdistan, cétait une véritable découverte: je ne savais rien ni de la géographie ni de lhistoire du Kurdistan... Notre formation avait un côté "clandestin", "dur", qui me plaisait. Cela a été renforcé par une visite des gendarmes qui voulaient avoir la liste des personnes présentes: le responsable leur a dit de revenir le lendemain, et nous avons décampé... Avant notre départ, le responsable du camp nous a fait un discours dans lequel il a repris les points essentiels de nos cours, et il nous a parlé des devoirs du militant: servir la cause du parti, faire tout ce quon lui dit, ne pas discuter les ordres..." Après cette première
formation, "Ronahi" travaille dans une association
à Paris; il reçoit une allocation de 1.400
francs par mois (environ 215 Euros), et dort chez des
sympathisants ou à lassociation. Un an plus
tard, il part pour un stage de formation approfondie de
trois mois en Hollande (cest dans ce pays que se
déroulaient 90 pour cent des formations approfondies,
les autres se faisant en Belgique). "La formation
avait lieu dans une ferme qui accueillait des colonies
de vacances ou des groupes de touristes. On était
une cinquantaines de jeunes, garçons et filles,
âgés de 15 à 20 ans; il y avait de
tout: quelques uns, une dizaine au maximum, venant de
France ou de Suisse, étaient plus ou mois de niveau
universitaire; les autres arrivaient tout juste du Kurdistan
et étaient souvent des demandeurs dasile.
Nos formateurs étaient des membres du comité
central européen. On se levait le matin à
7 heures, et après 45 minutes de sport, on prenait
le petit déjeuner. On avait ensuite une heure de
discussion. Les cours commençaient à 9 heures,
et duraient, après une interruption de deux heures
à midi, jusquau soir, parfois jusquà
22 heures. Cétait long, mais cétait
une étape par laquelle on était obligé
de passer si on voulait entrer dans le parti... Pendant
des semaines nous étudions lhistoire du Kurdistan,
et en particulier lhistoire des révoltes
kurdes, les aspects négatifs des 28 révoltes
précédentes, la 29 eme étant celle
du PKK. Nous apprenons que toutes les révoltes
précédentes nétaient pas des
révoltes nationales, mais seulement des révoltes
régionales, quelles étaient dirigées
par des traîtres, comme Bedir Khan ou Seyid Reza,
ou par des agents, comme le général Barzani
qui voulait faire du Kurdistan le 52 eme état des
USA... Nous étudions aussi les "thèses"
dApo, les cassettes de ses discours: il développe
dans des discours de 5-6 heures ses conceptions de la
technique du combat, de la guerre de guérilla ,
ou du rôle de la femme -- des thèmes que
nous étudions aussi dans ses livres, "La guerre
populaire au Kurdistan" (1991) et "La question
féminine et la famille" (1992). On ne nous
dit pas explicitement que les relations amoureuses sont
interdites, mais on nous dit quil ne faut pas que
cela empêche le travail, que cela empêche
le militant de se "A la fin de la formation, nous ne passons pas dexamen mais lavant-dernier jour nous avons une séance de critique et dauto-critique. Un par un, nous nous présentons devant lassemblée de nos camarades et formateurs et nous faisons notre auto-critique; ensuite, les camarades prenent la parole à tour de rôle et nous critiquent; on est bombardé de critiques, sous le prétexte que "ce sera une lumière pour toi". Certaines de ces critiques sont justes, dautres sont méchantes. Moi, jai dit que jaurais pu participer davantage, que je métais cru dans une ambiance universitaire...A la fin, les formateurs font le bilan de la formation"... "Et le dernier jour, on prête serment. On jure solennellement, au nom du parti, au nom du président, au nom des martyrs du Kurdistan et des martyrs de la révolution, et au nom du peuple kurde, de remplir les fonctions avec honneur et de répondre aux besoins de notre peuple". Chacun à son tour nous prêtons serment, (cest très rare que certains ne le fassent pas car ils ne sont pas prêts). Ils créent une atmosphère particulière, on a le sentiment de faire quelque chose de grandiose. Désormais, on est un cadre du parti". Sur les cinquante militants de cette formation, sept, tous des volontaires, ont été envoyés dans les métropoles de Turquie pour y faire des attentats, après avoir suivi une formation militaire en Grèce, à Lavrion, près dAthènes. Une dizaine part au camp de Zalé, à la frontière Iran-Irak, pour entrer dans la guérilla. Les autres sont nommés à divers postes en Europe... I Les années fondatrices 1973-1978 Paradoxalement, le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) nest pas né au Kurdistan, mais sur le campus et dans les banlieues dAnkara: cest là, dans la capitale de la Turquie, quen 1973-1974 des étudiants ont commencé , à limage des fondateurs des autres partis kurdes emprisonnés après le coup détat militaire du 12 mars 1971, à sinterroger sur lidentité kurde et sur lattitude de la gauche turque à légard du problème kurde. Autre paradoxe, le noyau initial des fondateurs du PKK -- ce parti révolutionnaire qui allait se battre pendant quinze ans pour lindépendance du Kurdistan -- comprend un certain nombre de ... Turcs, notamment Baki et Haki Karer , Kemal Pir et Fehmi Yilmaz. A leurs côtés, un tout petit groupe de Kurdes qui va peu à peu sélargir: parmi eux, Musa Erdogan , Ismail Gunger, Kamer Ozkan , Ibrahim Aydin , et Abdoulla Ocalan, qui deviendra peu à peu le chef incontesté du mouvement; mais on nen est pas encore là...
Toutes ces réunions se déroulaient donc sur un territoire géographique très limité à lintérieur dAnkara. Politiquement, le cadre de ces discussions était aussi restreint: pratiquement tous ces étudiants militaient ou avaient milité dans Dev-Genj, une organisation étudiante de lextrême-gauche turque dissoute officiellement après le coup détat militaire du 12 mars 1971, et ils vouaient une admirations sans limite aux leaders des divers groupuscules révolutionnaires issus de Dev-Genj : Mahir Cayan (THKP-C), le "Che Guevara de la Turquie", avait été tué par la police turque le 30 mars 1972 à Kizildere au cours dune opération ayant pour but de libérer trois techniciens de radar canadien et britanniques enlevés par son groupe... Ibrahim Kaypakkaya (TKP-ML TIKKO), était mort à la prison de Diyarbekir le 18 mai 1973, suicide ou suite des tortures subies, on ne sait. Huseyin Inan et Deniz Gezmis (THKO, armée de libération populaire turque) ont été jugés sommairement et pendus après lenlèvement de quatre officiers américains le 6 mai 1972 . Tous avaient le même objectif: faire la révolution en Turquie. Mahir Cayan était sans conteste le théoricien le plus accompli de cette nébuleuse. Cest lui qui avait élaboré dans son ouvrage "La Route de la Révolution en Turquie" la théorie de la "propagande armée": selon lui, l"oligarchie" turque, "complice de l"impérialisme occidental", avait réussi à garder les populations sous son contrôle en imposant un "équilibre", un "statu quo", reposant sur lamélioration du niveau de vie et la crainte de lEtat. Il fallait donc "arracher son masque à loligarchie" par des actions armées et montrer à ces populations que lEtat nétait pas intouchable, étape préalable à toute éventuelle révolution. Mahir Cayan avait élaboré une théorie de la guerre révolutionnaire en quatre phases: la première phase était celle de la "propagande armée"; la guerilla commençait pendant la seconde phase; la troisième phase voyait lentrée en action dune armée populaire conventionnelle, et la quatrième lavènement dune révolution démocratique nationale... En fait, lunanimité était loin de régner dans ces divers groupes, quopposaient de violentes discussions théoriques sur le rôle respectif du prolétariat urbain et des masses paysannes: pour certains, la guérilla devait commencer dans les villes, et sétendre ensuite aux campagnes; dautres soutenaient au contraire que la guérilla devait commencer dans les campagnes, point faible de lEtat, et où vivaient les vraies "masses" (les paysans), et peu à peu encercler les villes. Ils sopposaient aussi entre groupes pro-soviétiques, pro-chinois, et pro-albanais. Finalement, ces groupes étaient déchirés par des querelles de personnes cachées derrière un habillage idéologique: les accusations de "pacifisme", "opportunisme", "aventurisme", "révisionnisme", "provocation", "contre-révolution", nétaient pas toujours dénuées darrière pensées personnelles... Et si même ses adversaires à lintérieur du régime turc reconnaissaient que Deniz Gezmis était un "romantique idéaliste", certaines des "opérations" de ces groupes -- attaques à main armée de banques, vols de bijouteries, attentats, enlèvements de fonctionnaires ou de policiers turcs, techniciens ou diplomates étrangers, assassinats -- se situaient dans une zone assez floue entre le "terrorisme" et le "grand banditisme". Ce rappel permet de comprendre dans quel cadre idéologique, et dans quel jargon, se déroulaient les discussions dAbdoulla Ocalan, Kemal Pir, Haki Karer et leurs camarades. Il ne faut pas non plus oublier que ces réunions se déroulent en 1974, année charnière dans lhistoire politique de la Turquie: après les années de répression qui ont suivi le coup détat de 1971, larrivée au pouvoir dun gouvernement social-démocrate, dirigé par Bulent Ecevit (déjà!) signala une très nette ouverture politique, concrétisée par une amnistie, la libération de plusieurs centaines de prisonniers politiques, et une véritable effervescence politique. Une donnée particulière vint perturber lévolution politique de ces militants que rien a priori ne distinguait de leurs camarades de lextrême-gauche turque: la prise de conscience, plus ou moins tardive, plus ou moins floue, quil existait un problème kurde, que certains dentre eux étaient kurdes -- et la volonté de sorganiser, de se regrouper à lintérieur des organisations turques dans des "courants" kurdes. Après de longs débats interminables ils étaient arrivés à la conclusion que les Kurdes forment une race distincte, un peuple "orphelin" (des Mèdes), et que le Kurdistan, que le gouvernement dAnkara appelle le Sud-Est de la Turquie, est en fait une colonie héritée de lempire ottoman et exploitée par les Turcs: en vertu du droit de chaque nation à décider son propre destin, les Kurdes, ayant toutes les qualités dune nation, devaient avoir le droit de créer un Etat..."Cétait la première fois que jentendais ainsi discuter du problème kurde, racontera Riza Altun un quart de siècle plus tard , on ne parlait que de cela, ça ma attiré". Comment expliquer que les Turcs du groupe (Kemal Pir, Baki et Haki Karer) aient pu participer à une telle entreprise? "Ils étaient des socialistes convaincus", explique un de leurs anciens camarades ; "après avoir lu Ho Chi Minh et les autres auteurs révolutionnaires, Haki Karer en particulier était convaincu quon "ne peut pas être un révolutionnaire si on ne libère pas un peuple oppressé, que sans un Kurdistan libre on ne pouvait pas parler de Turquie libre". Le Kurdistan est-il oui ou non une colonie? Cette question supplantait toutes les autres, et les Kurdes qui nacceptaient pas cette thèse allaient être traités de "traîtres à la Nation", tandis que les Turcs qui rejetaient cette hypothèse étaient qualifiés de "kémalistes" ou de "collaborateurs du kémalisme". Apparemment Abdoulla Ocalan et ses camarades ont été influencés par les thèses de Kemal Burkay, ancien membre du comité central du P.O.T (Parti Ouvrier du Travail, dissous en 1971) et futur fondateur du P.S.K.T (Parti Socialiste du Kurdistan de Turquie). En 1973 Kemal Burkay avait publié sous le nom de Xidir Murat un livre sur "La lutte de libération du peuple kurde dans les circonstances régnant en Turquie", dans lequel il soutenait que le Kurdistan était une colonie, thèse quil développera dans son second ouvrage "la Colonisation du Kurdistan et les mouvements nationaux kurdes", publié en 1978 sous le nom de D. Aladag. Abdoulla Ocalan avait-il entendu parler de ce premier livre, ou des articles publiés au Dersim dans la revue "Ezizenler" (les Opprimés) par Kemal Burkay, toujours est-il quil demande à un de ses camarades fin 1973 ou début 1974 darranger une rencontre, projet qui restera sans suite: ils ne se rencontreront quau début des années 1980. Il semble quAbdoulla Ocalan ait été, en 1974, lun des fondateurs de lorganisation "ADYOD" (association des étudiants démocratiques de lenseignement supérieur dAnkara), une association légale elle aussi isssue de Dev-Genj. Début 1974, quand lun de ses amis est nommé à côté de Gaziantep, Abdoulla Ocalan demande à le voir seul à seul avant son départ, et lui dit: "Il faut intégrer la solution du problème kurde dans le programme de Dev-Genj, mais si ce nest pas possible, une lutte de libération du peuple kurde nest pas à exclure". Pendant quelque temps Abdoulla Ocalan et ses camarades formèrent un groupe, les "Révolutionnaires du Kurdistan" (Soreshgeren Kurdistan), à lintérieur d"ADYOD". Finalement, nayant pas réussi à persuader les autres dirigeants de cette organisation de mettre le problème kurde à son programme, ils renonçèrent à agir dans le cadre dune organisation turque et décidèrent de créer leur propre organisation. Abdoulla Ocalan: de lislam au marxisme Mais qui était Abdoulla Ocalan, qui déjà, se détache dans ce groupe de militants? Il est né en 1946-47 (il ignore lui-même lannée exacte de sa naissance) dans une famille de six enfants à Omerli, un village près de Halfeti, dans la province dOurfa; son père, était un pauvre paysan. Comme beaucoup de petits Kurdes à lépoque, Abdoulla Ocalan doit marcher matin et soir pendant une heure pour aller à lécole primaire du village voisin. Il va ensuite au collège à Gaziantep, puis à un lycée spécial à Ankara pour futurs fonctionnaires du cadastre -- après avoir caressé le rêve dentrer dans une école militaire "pour être officier et faire un coup détat" . Il est effectivement fonctionnaire du cadastre pendant au moins un an à Bakir Koy (Istamboul) puis à Diyarbekir, en 1969-1970, avant de repartir vers Istamboul où il commence des études de droit, puis à Ankara où il devient étudiant en sciences politiques. Son parcours politique est très contrasté: Il a lui-même admis que jeune, il était "un Kurde assimilé", mais, ajoute-t-il, "toujours avec un point dinterrogation": "Depuis lécole primaire, je sentais que jétais Kurde, mais jusquà la fin du lycée, jétais sous linfluence de lIslam, à cause de ma famille, de mon village. Limam de mon village ma dit un jour: "Si tu continues comme cela, un jour tu voleras comme les anges"! Il rêvait la nuit des moyens de "libérer le monde des communistes", et il a suivi les conférences de Fazil Kisakurek, un islamiste farouchement anticommuniste (par la suite rallié au MHP) qui aurait également eu dans son auditoire Mehmet Agca, qui a tenté dassassiner le Pape... Comment Abdoulla Ocalan a-t-il viré à gauche? Suivant le précepte qui veut quil faut connaître son ennemi, il a lu l"ABC du Socialisme", un ouvrage de vulgarisation sur le marxisme-léninisme... et ce fut le choc: le musulman qui faisait ses prières et rêvait de pourfendre les communistes est devenu un militant dextrême-gauche. Il devint, dit-il, membre du DDKO (Foyers Culturels Révolutionnaires de lEst) à Istamboul , puis de Dev-Genj à Ankara, en 1969-1970. Fin 1971, il assiste à Istamboul à une conférence de Mahir Cayan et entend pour la première fois parler de la question kurde. (Inédit - A Suivre)
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Exode kurde, 1991 Jelal Talabani Pechmerga, Irak Nomades Kurdes Massoud Barzani Idris Barzani
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