Iles d'Aran
Shibam, Yemen Rizière, Philippines Umm Dubban, Soudan |
Après avoir saccagé trois de ses plus vieux quartiers -- les Halles, le faubourg Saint-Antoine, les Gobelins et le reste du 13° -- la ville de Paris poursuit le massacre du vieux Paris, à un rythme qui va en s’accélérant: alors qu’en 1988 près de 700 permis de démolir étaient accordés, le nombre des permis de démolir passait à plus de 900 en 1990, et il atteignait 1.200 en 1992! C’est aujourd’hui à l’est de Paris -- aux quartiers de Belleville, Ménilmontant, Charonne, dans le 20° mais aussi à celui de la Roquette dans le 11°, pour ne citer que ceux-là -- que s’en prennent les sociétés d’économies mixtes gérées avec la plus grande opacité par les maires d’arrondissements. Certaines rues ou certains îlots donnent pratiquement l’impression de sortir de la guerre: ce sont des blocs entiers qui ont été rasés, comme s’ils avaient été bombardés!
Dans les ZAC, au nom si mensonger (zone d’aménagement concerté -- avec qui?), les habitants des immeubles condamnés à une plus ou moins lointaine démolition ne peuvent faire aucuns travaux d’amélioration, même si certaines caisses sont prêtes à les financer, car le bailleur -- la société d’économie mixte, ou la ville de Paris, refuse de donner son accord. Dans plusieurs quartiers de Paris des associations ont mis au point des projets de réhabilitation à des prix défiant toute concurrence qui ont été rejetés par l’OPAC (Office Public d’Aménagement et de Construction de Paris) et par la Ville de Paris. Une rage de destruction
La notion de “patrimoine” – « ce qui est considéré comme l’héritage commun » -- a été institutionnalisée par la France avec le décret de 1837 mettant en place la première “commission des monuments historiques”. Ces monuments comprenaient, dans l’esprit de l’époque, les vestiges de l’antiquité, les édifices religieux du Moyen Age, et quelques châteaux. La nation de patrimoine architectural n’a pratiquement pas évolué pendant plusieurs décennies, et elle ne s’est guère étendue en dehors de l’Europe occidentale: quand la première “conférence internationale pour la protection des mouvements historiques” s’est réunie à Athènes en 1931, seuls des pays européens y ont participé. Et seulement trois pays non européens - la Tunisie, le Mexique et le Pérou, ont participé à la seconde, à Venise, trente ans plus tard (en 1964). Cette notion ne sera “mondialisée” qu’en 1972, avec l’adoption par la conférence générale de l’UNESCO, en 1972, de la “Convention et recommandations relatives à la protection du patrimoine culturel et naturel”; ratifiée en 1975 par 21 pays, cette convention l’est aujourd’hui par plus de 115 pays. Une nouvelle conception de la notion de patrimoine Simultanément, la notion de “patrimoine architectural” évoluait sur le plan conceptuel (1), pour inclure, sous l’influence des Italiens, des édifices construits sans l’intervention d’architectes (“architecture mineure”), des édifices marqués par le terroir (“architecture vernaculaire”), à l’instigation des Britanniques, et l”architecture industrielle” (usines, gares,etc), encore sous l’influence des Britanniques. Simultanément, l’idée même de patrimoine architectural évolue pour ne plus protéger uniquement un édifice, mais un îlot, un quartier, éventuellement l’ensemble d’une ville: En 1976, l’UNESCO adopte à Nairobi une “recommandation concernant la sauvegarde des ensembles historiques et traditionnels et leur rôle dans la vie contemporaine”. C’est ainsi que la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO comprend non seulement Venise (Italie), Antigua (Guatemala) et le Vieux Quebec (Canada), mais aussi les villes de Shibam et Saana (Yemen), Gorée (Sénégal) et Fez (Maroc). La notion de “tissu urbain” est donc introduite dans le concept de patrimoine. En France, la “loi Malraux” sur les secteurs sauvegardés institutionnalise la protection des quartiers historiques. Mais cette loi a ses effets pervers: elle protège les “quartiers-musées” -- le Marais, à Paris, la vieille ville d’Avignon -- et autorise la destruction des quartiers moins anciens, moins historiques, moins monumentaux. Un certain passé est protégé -- mais ce passé s’arrête autour de 1850: la France officielle manifeste un désintérêt total pour ce qui a été construit après -- la Gare d’Orsay n’a été sauvée que de justesse, et les Halles de Baltard ont été détruites -- et c’est seulement en 1986 que la France crée une “section du patrimoine industriel”... En Italie, les choses sont claires, explique Faraone Bogazzi, un architecte d’origine italienne qui anime l’association “Habiter au Quotidien”, active notamment à la Goutte d’Or (2) : “La langue italienne a en effet deux mots: l“architecture” désigne les Monuments, avec un M majuscule; et l”edilicia”, ce sont les bâtiments qui ont servi à abriter des gens qui sont venus pour construire la ville, travailler dans ses ateliers et ses usines”... Autrement dit, ce sont les HLM de l’époque, des édifices construits de façon légère, en bois, avec des remplissages type colombage. En fait ces immeubles ont résisté beaucoup plus qu’on ne le pensait. Mais l’appauvrissement de leurs propriétaires (ruine des “rentiers” après la première guerre mondiale, politique de blocage des loyers de l’après 2° guerre, ghettoïsation de certains quartiers) les a empêchés de faire les travaux d’entretien indispensable, et ces immeubles se sont terriblement dégradés... et quand l”edilicia” commence à coûter, on le démolit! L’Italie ne pratique pas un urbanisme plus éclairé que la France: A Bologne, qui a “inventé” dans les années 70 le retour au centre historique de la ville, on a mis en évidence les “joyaux” architecturaux du 16° siècle en détruisant les “rajoutis”, et en particulier ceux du 19° siècle. “Entre la théorie de la “tabula rasa” comme Paris l’a appliquée dans certains quartiers, et la politique de “sauvegarde historique”, il n’y a rien, souligne Faraone Bogazzi, et les deux aboutissent au même résultat: on enlève les habitants qui habitaient là auparavant, et ceux qui viennent vivre dans les immeubles restaurés ou nouveaux ne sont pas les mêmes”... Pourquoi certains quartiers populaires de Paris ont-ils pu être sauvés -- pourquoi Montmartre a-t-il été préservé quand la Goutte d’or et Ménilmontant ont été massacrés? Les références sociales et historiques sont différentes: à Montmartre la population est presque entièrement française -- et l’existence, sur une petite surface, d’ateliers où ont vécu des artistes célèbres (Dufy, Modigliani, Picasso,etc), ajoute une certaine valeur à ce quartier. Cela n’a pas empêché la destruction du Bateau-Lavoir en 1970. Mais le Moulin de la Galette a été préservé -- grâce à la mobilisation des habitants du quartier. “Pour contester une politique d’urbanisme destructeur”, souligne Faraone Bogazzi, “il faut qu’il y ait des gens qui s’engagent... Mais le plus souvent, les gens ne réagissent que lorsqu’ils sont personnellement lésés”. Faudra-t-il attendre que certains quartiers de Paris soient entièrement rasés pour qu’on donne enfin ses lettres de noblesse à une architecture “populaire” du 19° siècle qui avait conçu un habitat urbain à l’échelle de l’individu, adapté aux collines, aux ruisseaux et aux jardins de Paris (3)? (1) Voir l’ouvrage remarquable de Françoise Choay, L’Allégorie du Patrimoine, Le Seuil, Paris 1992. (2) Voir La Goutte d’or, Faubourg de Paris, ouvrage collectif présenté par Marc Breitman et Maurice Culot, Hazan, Paris 1988 (3) Voir Belleville, Belleville, Visages d’une Planète, sous la direction de Françoise Morier, Creaphis, Paris 1994. (inédit)
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