AFRIQUE
Biafra Iles Dalak, Erythrée Pilote de chasse, Erythrée |
Q : Comment le fils de paysans pauvres est-il devenu un écrivain ? Y-a-t-il eu un hasard bénéfique ? Rachid Mimouni: Jai eu la chance que mon père tienne à menvoyer à lécole, à lécole française, je tiens à le préciser, ce qui nétait pas évident à lépoque. Les enfants dAlgériens nallaient pas à lécole Et il tenait à ce que je reste à lécole, à ce que je puisse poursuivre mon cursus normal. Q : Pourquoi ? Peut-être parce quil avait une espèce de revanche à prendre sur le fait que lui-même était totalement analphabète. Par son propre père, il a été mis au travail très tôt, il sest rendu compte de la difficulté de vivre en faisant des travaux manuels. Et sest dit je souhaiterais réserver à mon fils -- je suis le seul garçon -- il voulait me préparer un avenir meilleur Q : Pourquoi une école française ? Il nexistait à lépoque que lécole français. Il se trouve que je suis né (en 1945) dans un petit village de la colonisation, très typiquement colonial, Boudouaou, plus connu sous son nom dAlma. A lépoque il ny avait quune école française. Quelques années plus tard, on a créé une école coranique. Mais très vite le directeur de lécole Nous étions quelques uns à faire en même temps lécole français et lécole coranique : nous étions mal vus des deux côtés. Cétait vraiment le village de colonisation, totalement créé par les colons, environ en 1870. Nous habitions dans les quartiers pauvres de la ville. Il ny avait pas auparavant de concentration dhabitants. Le village de colonisation se définit dabord par les deux grands édifices quil possède : dun côté, léglise, en face, toujours au centre, la mairie. Les deux grands édifices quon retrouve toujours dans les villages décolonisation et au centre du village. Pourquoi ? Parce quil y a eu deux grands apports démigrés. Les colons dun côté, qui avançaient derrière larmée française, qui sinstallaient là où ils pouvaient prendre des terres. Et eux ils étaient des gens très religieux, donc le premier édifice quils commençaient à construire, cétait léglise. Et beaucoup plus tard, vers 1880, après la montée du laïcisme en France, des exilés, dont la première préoccupation était de construire la mairie, parce que cétait le lieu laïque par excellence. Ces gens-là ne sont pas devenus des colons mais ont travaillé dans ladministration ; par exemple lenseignement était totalement tenu par eux. Ca explique la typologie de ces villages de colonisation, à moitié des gens laïques qui ne fréquentaient jamais léglise, lautre côté, les colons, qui eux étaient religieux. Q : Donc votre père a voulu vous donner cette chance ? Il était analphabète Il ny avait pas un livre chez nous. Q : A quel moment y-a-t-il eu un déclic, quand le fils de petit paysan sest-il intéressé aux livres, à la littérature, à lécriture ? Je pense que cela devait être vers la 4 eme. Cela a correspondu au fait quà ce moment là je commençais à maîtriser un peu la langue française, auparavant je parlais Arabe. Grâce à lenseignement, jai pu accéder à la littérature. Cest à ce moment là que jai commencé à lire les grands classiques de la littérature française, et universelle. Cette envie est née comme ça, parce que dès le début jadorais la littérature Et jai continué à le faire. Q : Donc vous avez découvert les livres. Un milieu tout à fait étranger par rapport à votre milieu familial. A quel moment avez vous dit "Moi, jaimerais écrire" Aimer les livres, cest une chose, écrire Cest vrai, le livre était totalement étranger. Dans la maison de mes parents il ny avait pas un livre, sinon les quelques ouvrages scolaires que jamenais. En dehors de cela, pas un livre Si bien quaujourdhui mon père, quand il vient me voir, il regarde la bibliothèque. Il est très étonné de voir quon peut vivre dans cet univers de livres. Pour lui, cest un monde qui lui est totalement fermé. Il a donc une espèce dincompréhension, dun côté. Mais aussi dadmiration quon puisse passer sa vie uniquement à regarder des pages écrites Q : Le premier livre qui vous a émerveillé ? Cétait le Grand Meaulnes. Cest le livre qui ma le plus marqué à cette période là. La littérature arabe, je ny avais pas accès à cette époque là. Je parlais larabe bien sûr, je savais lécrire, mais je navais pas une connaissance de la langue arabe suffisante pour accéder à la littérature. A lépoque, cétait toujours la période coloniale, dans mon lycée, on nous enseignait dabord langlais comme première langue étrangère, et lArabe comme deuxième langue. Alors que cest ma langue maternelle. Ca veut dire que même en nombre dheures javais moins dheures darabe que danglais. Ce nest que beaucoup plus tard que jai étudié larabe en cours du soir, pour pouvoir Je travaillais, jenseignais dans un institut, je métais entendu avec quelquun qui étudiait larabe, cétait des cours particuliers, le soir Q : Le Grand Meaulnes, cétait un monde extraordinaire pour des petits Français, mais pour vous cela devait être un monde de rêves fabuleux ? Le roman est fascinant Cette atmosphère de mystère Cétait un monde auquel on accédait lentement à travers des extraits de textes quon avait dans nos livres. Cétait un monde auquel je naccédais que par la littérature. Je peux dire que jimaginais, je voyais, je me représentais Dailleurs, quand je suis venu la première fois à Paris, javais létrange impression dêtre dans une ville que je connais, je ny avais jamais mis les pieds, mais par le biais de la littérature, jy avais accédé. Je vois le parc Monceau, le jardin du Luxembourg Javais beaucoup lu sur ce monde que je navais jamais vu. Je lapprochais par la littérature. Si bien que quand je le voyais réellement, il me paraissait familier. Q : Vous êtes rentré dans ce monde imaginaire Est-ce quun jour vous avez dit "Je veux écrire" ? Pas vraiment. Ca nest pas venu comme ça. Cela a été insidieux. Lentement, je mimprégnais des écrivains pour lesquels javais une immense admiration. Cétait la période où je pensais que tous les écrivains que lon retrouvait dans les livres étaient tous morts. Il métait à cette époque là difficile dimaginer quun écrivain soit encore vivant. Cest venu très lentement. Jai commencé à gribouiller des textes, comme on peut le faire à cet âge là, vers 13-14 ans. Je les ai encore ces textes, mais ils sont très mauvais. Et puis cela a continué comme cela. Un peu plus tard, vers lâge de 19 ans, jai publié mes premiers textes, quelques nouvelles. Q : Comment réagissait votre père ? Je le faisais encore en secret. Quand mes premières nouvelles sont sorties, mon père ne le savait pas. Je les ai publiées dans une revue algérienne, juste après lindépendance. Q : Ces années de la fin de la guerre, vous les avez regardées en spectateur, ou en acteur ? Quand la guerre dAlgérie a commencé, javais 9 ans. Elle sest achevée, javais 16 ans. Donc jétais un enfant, puis un adolescent . Cela ma terriblement marqué. Je nai pas été un acteur Cest quelque chose qui a marqué terriblement mon enfance, parce que cétait une guerre spéciale. Ce nétait pas la guerre dun pays, dune armée, contre une autre armée. Des batailles qui peuvent se dérouler en rase campagne. Cétait Il y avait une présence extrêmement importante de larmée partout. Je me rappelle, pour aller à mon lycée, en bus, à dix kilomètres, il y avait trois contrôles de larmée. Et même à un enfant comme moi on lui fouillait son cartable, on lui demandait ses pièces didentité. Par la suite, notre quartier a été rasé, et on nous a mis dans un camp de regroupement parce quon soupçonnait certains de nos pères dabriter des maquisards du FLN. Ce qui était vrai dailleurs. Cétait un truc affreux. Jai vécu les deux dernières années de la guerre On nous avait donné très exactement 24 heures pour déménager, et aller construire une maison là-bas. Ce camp de regroupement était un terrain vague. Il fallait construire des masures en roseau, cest là dedans que nous avons vécu deux ans. Q : Beaucoup décrivains se sont concentrés sur cette période. Vous même vous avez tiré un trait sur cette période, vous vous intéressez à autre chose, vos livres ne portent pas Moi, je parle des problèmes de lAlgérie actuelle, moderne. Dabord parce que nos aînés ont écrit sur cette période, sur cette guerre dAlgérie. Tout en continuant de penser que cest une page très glorieuse de lhistoire de lAlgérie, je considère quil fallait parler des préoccupations actuelles des gens, plutôt que de continuer à chanter cette mélopée. Q : Le personnage dune Peine à vivre, le dictateur... Manifestement, on retrouve dans beaucoup de vos livres le thème du personnage qui détient une certaine autorité, et en abuse. Maintenant, pourquoi le dictateur ? Il faut bien se rendre à lévidence queffectivement ce thème du pouvoir est très présent dans mes écrits, parce que jestime -- et le dictature le dit à un moment donné -- le pouvoir est une maladie. Cest quelque chose quil faut essayer de réduire à sa plus simple expression. Moins les gens détiennent le pouvoir, mieux cest pour les citoyens. Q : Comment êtes-vous arrivé à cette conclusion ? est-ce que vous même vous avez souffert de gens qui avaient trop de pouvoir ? Doù vous vient cette Je crois que je ne suis pas le premier ! On a toujours dit depuis longtemps que le pouvoir pervertit. Je nai pas du tout, dans ma carrière, ni dans ma famille, eu à subir une forme de tyrannie ni doppression. Mais je considère, cest une conviction à moi, que le pouvoir est un mal, et quil faut mettre en place des systèmes -- un pouvoir démocratique -- et à lintérieur même dun pouvoir démocratique, partager le pouvoir, ne pas le laisser aux mains dune seule personne ou dun groupe de personnes. Je crois que plus il y a de centres de pouvoirs autonomes les uns par rapport aux autres, mieux la démocratie se porte. Q : Votre dictateur Vous avez pensé à un certain nombre de dictateurs connus Staline, Amine dada Avez-vous pensé à des dictateurs arabes en particulier ? Bien sûr . Il est certain que ce dictateur tire ses traits dun certain nombre de tyrans qui ont existé, qui sont toujours Ce dictateur a les insomnies de Staline, il a la panse dIdi Amine, il a la moustache de Boumediène ou celle de Saddam Hussein, il a la grossièreté de langage du syrien Assad, quand il ny a pas de micro Ceux là plus particulièrement Q : Pourquoi est-il un peu désincarné ? Il na pas une tête de dictateur arabe. Pourquoi ? Ma première idée, cest de dénoncer les dictatures à travers le monde. Nous savons tous quelles sont encore très nombreuses dans les pays du Tiers Monde. Je suis certain que si je lavais localisé dans un pays donné, cela aurait posé des problèmes dabord techniques On ne peut pas puisque je parle dun chef dEtat, si je le localise en Algérie, on pense aux chefs dEtat, à un des chefs dEtat qui ont dirigé lAlgérie. Or ce personnage, bien quayant emprunté des traits à un certain nombre de dictateurs ayant existé, il n'est pas Boumediène, il nest pas Staline, il nest pas Amine Dada, il nest pas Saddam Hussein. Jaurais parfaitement pu le situer en Algérie, si le niveau du pouvoir quil exerce, ce tyran là, était plus bas, sil sagissait dun directeur dentreprise, ou dun maire, cela aurait pu se faire Mais à ce niveau là, techniquement, cela aurait été impossible, parce que les gens auraient dit "Non, ça nest pas vrai, il ne ressemble pas à celui qui a existé" Q : Dautres raisons ? Le premier élément, cest que je voulais dénoncer toutes les dictatures, et pas seulement celle qui a existé en Algérie. Javais peur que si je le situe en Algérie on dise "Oh les pauvres Algériens, cest bien malheureux pour eux", en oubliant quil en existe bien dautres. Aussi le fait que ça mest venu comme ça, au départ le dictateur était dans un pays sans nom. Q : Vous le présentez comme quelquun qui a des comptes à régler avec la société, une revanche à prendre quelquun issu dun milieu assez misérable Quand on entend tout ça, est-ce que finalement il nest pas justifié, mais expliqué. Est-ce que vraiment les dictateurs sont des gens qui ont des raisons logiques dêtre dictateurs ? Ils ont des raisons. Ce que jai voulu faire, cest expliquer pourquoi il devient un tyran. Ce nest pas du tout une tentative de justification. Cest vrai que quand on prend un dictateur, ce sont la plupart du temps des gens qui viennent de milieux très défavorisés et ont des comptes à régler avec leur passé ou avec leur milieu dorigine -- à lexception des monarchies, qui elles aussi sont des formes de dictature, mais cest un autre problème. Prenez Nasser, sans être extrêmement misérable, son père était un tout petit fonctionnaire qui vivait très misérablement. Sadate était un paysan né au bord du Nil. Les dictateurs sont souvent des pauvres types pour qui le pouvoir est une revanche. Mais un jour, ils réalisent que cette revanche est totalement illusoire et ils commettent une faute. Mon dictateur a succombé à lamour -- peut-être le seul sentiment capable de détruire le pouvoir. Q : Pour cette analyse clinique du système dictatorial, est-ce que vous avez réuni une documentation ? Avez vous fouillé dans la vie de Sadate, Nasser, Boumediène, avez vous fouillé dans la vie des dictateurs ? Oui, parce que cette histoire des dictateurs ma toujours intéressé. Je lavais même lue auparavant, avant davoir lidée décrire ce livre. Je me suis documenté pour reprendre des éléments précis. Dans le livre, le maréchalissime sort parfois en voiture dans la ville, et dès quil voit une belle femme, il la fait monter pour coucher avec elle. Cest un détail tout à fait vrai tiré de la vie de Beria. Beria faisait ça le soir quand il avait fini de travailler Il sortait dans la rue avec sa voiture, et quand il voyait une belle femme, il lemmenait chez lui. Il y a aussi beaucoup dautres détails. Lhistoire de lenlèvement de cette fille quil aime a tout à fait existé. Jai complètement transformé les circonstances, mais cela a existé en Algérie il y a 20 ans, en 1970 Comme je navais pas à faire un essai Q : Quelles ont été les premières réactions en Algérie ? Bien sûr les Algériens vont décrypter les indices. Il y en a au moins un qui va leur permettre didentifier -- de penser à Boumediène. Cest que le maréchalissime, quand il prend le pouvoir par un coup de force, son secrétaire général lui dit "Comment va-t-on appeler ce coup dEtat" ? Le maréchalissime navait aucune idée, "cétait un coup dEtat, jai pris le pouvoir, je nai pas besoin dappeler ça comme ça". Lautre lui dit "Non, il faut quand même se justifier aux yeux de lopinion nationale et internationale, on va appeler ça un "redressement révolutionnaire" -- Et comme vous le savez, quand Boumediène est venu au pouvoir, il a appelé ça un redressement révolutionnaire, donc les Algériens vont faire la chasse aux indices qui peuvent identifier lAlgérie... Il y en a beaucoup ? Non, quelques uns. Cinq ou six. A chaque fois, ça marche avec lAlgérie, cest un pays au bord de la mer, un pays qui a des ruines romaines, qui produit du pétrole Mais il y a de nombreux pays qui remplissent ces conditions. Q : Quest-ce qui a changé pour un écrivain engagé en Algérie aujourdhui ? Cest très différent. Deux choses essentielles ont changé. Nous ne sommes plus surveillés par la police. Cest quand même une grande nouveauté. Avant 1988, jétais régulièrement convoqué à la police, ce nest jamais très amusant ces histoires là. Chaque fois que je faisais une conférence, le lendemain jétais convoqué. A la fin, au lieu de répondre à leurs questions, je leur donnais le texte de la conférence. En ce qui concerne mes livres, ils ont dabord été interdits. Les premiers -- Le Fleuve détourné et Tombéza. On a même été jusquà interdire la presse française qui en faisait des critiques. Quand le Monde parlait du Fleuve détourné, il ne rentrait pas en Algérie. Mes livres, surtout les premiers, ont provoqué des enquêtes des services de police, ils interrogeaient les gens de mon entourage, mes amis, linstitut où je travaillais. Cest très amusant de voir quel est le contenu de lenquête, jessaie de le montrer dans une peine à vivre. Les gens du pouvoir nont aucune sensibilité à la culture. La culture pour eux, cest absolument inconsistant, ça nexiste pas, il ny a de réalité que dans le pouvoir. Vous avez pu constater dans ce roman quà un moment donné le maréchalissime convoque tous les peintres qui existent encore dans le pays, cest pas parce quil s'intéresse à la peinture, cest parce quil recherche une femme, et il veut quon lui fasse le portrait le plus fidèle possible de cette femme. Il cherche à retrouver un visage, il a une idée très claire, il veut le visage de cette femme là pour en faire une photographie et pour la donner à ses agents pour quils aillent la rechercher. Voilà lidée quil se fait du peintre, cest à dire que ce sont des gens qui savent dessiner de la façon la plus précise possible. Et donc il va les utiliser dans ce sens là. Leur production en tant quart, il y est totalement fermé, il ne sait pas ce que cest. Pour en revenir au propos de ces enquêtes qui ont été faites sur moi au moment de la sortie du Fleuve détourné, les policiers qui interrogeaient les gens, ils voulaient savoir 1) si javais, moi ou mon père, des terres qui avaient été nationalisées pendant la réforme agraire. Ils voulaient savoir si nous avions une usine qui aurait été nationalisée. Ils voulaient savoir si nous étions proches dun des grands opposants politiques qui à lépoque étaient tous en exil, ou emprisonnés. Pour eux, si jai écrit un livre aussi contestataire, cest que jai un compte à régler personnel avec les gens du pouvoir. Ils cherchaient une raison Pour eux, écrire un livre, faire de la littérature, nest pas compréhensible. Jétais un citoyen comme un autre, il ny avait pas de dossier sur moi. Deuxième élément, il ny a plus de censure en Algérie, on peut écrire ce quon veut, là où on veut. Très récemment, jai écrit un article très méchant, à la limite de linsulte, contre le gouvernement, pratiquement jinsulte le gouvernement, bon, cest passé. Avant, dabord jamais cet article ne serait sorti, et sil était sorti, jaurais passé quelques jours en tôle. Un autre exemple. Vous ne connaissez que les livres qui sont sortis en France. Mais avant, javais publié deux livres, deux romans, en Algérie. Le premier est passé sans problème, cest un roman que jai écrit à lâge de 20 ans, assez imparfait, parce quil ny avait pas de contenu critique dedans. Mais jai publié un deuxième livre, "Une paix à vivre", qui lui a eu de très sérieux problèmes avec la censure. En fait, jai négocié avec la censure pendant 6 mois. Parce que dans certains chapitres de ce roman je parlais du coup dEtat de Boumediène, je racontais lhistoire dun groupe de lycéens qui sortaient dans la rue pour protester contre le coup dEtat -- ils ont été pris, emprisonnés. Cest un peu autobiographique, puisque jétais parmi ces lycéens sortis dans la rue. Il était hors de question de laisser tout ce passage. Il y avait m^me une censure, je dirais littéraire. Quand le personnage disait "Merde", on disait "Non, cest beaucoup trop grossier, on ne peut pas publier ça, est-ce que vous pouvez le changer par un mot moins fort". Il y avait autre chose A un certain moment, je montrais le président -- après avoir parlé du coup dEtat -- je le montrais dans un truc pas très sérieux, il faisait des bêtises Par exemple, il venait assister à une pièce de théâtre, pour montrer quil sintéressait à (la culture) et il la quittait en milieu de pièce. dans ce système, dans toute la salle, il ny a que des officiels et des agents de sécurité. Quand il sen va, tout le monde sen va avec lui -- il ny a pas de public -- je traitais avec un peu de dérision ce genre de comportement. Le censeur me disait "Est-ce que -- je veux bien, cest vrai -- mais dune façon générale est-ce quon peut donner cette image dun chef dEtat ? Il y a des moments où il est sérieux. Pourquoi est-ce que vous ne contrebalancez pas en mettant un passage bien. A mon avis, cest marginal, ce qui est important, cest ce quil fait par ailleurs. Pourquoi vous ne montrez pas ce quil fait dimportant et dessentiel". Au fond, il cherche à vous faire refaire votre roman, et à changer votre vision du monde. Q : Est-ce que pour les écrivains algériens cest un nouveau chapitre ? Oui, très important, maintenant les écrivains algériens peuvent écrire, publier, ce quils veulent, là où ils veulent y compris en Algérie. Très important pour les intellectuels. Un intellectuel, cest par définition quelquun qui doit sexprimer. A partir du moment où il a la liberté d'expression, cest fondamental. Q : Pour vous, ça ne change pas grand chose? Oui, moi jai eu la chance de pouvoir éditer ici en France. Mais nous avons beaucoup dautres écrivains qui essaient -- essayaient -- de publier là bas, et ils étaient sous le poids de la censure. Q : Vos livres ont ils été traduits en Arabe ? Jen ai un, Tombéza. Cest lunique livre traduit en arabe. LAlgérie est assez paradoxale. Alors que mes cinq livres ont été traduits, au total, dans onze langues étrangères Il y a eu des éditions pirates au Moyen Orient, cest très éphémère. Q : Vous êtes un écrivain algérien de langue française. Pour qui écrivez vous dabord ? Mon public naturel, cest le public algérien. Mais un écrivain, dune façon générale, cherche à avoir le public le plus vaste et le plus diversifié possible. Par conséquent, je suis très heureux davoir un public ici en France, comme je suis très heureux dêtre traduit en anglais, en allemand, en espagnol, en italien. Que cherche un écrivain, au fond ? A faire aimer ce quil fait par le plus grand nombre de gens possible, à essayer de leur faire partager ses idées. Par conséquent, mon public premier, cest lalgérien. Mais je suis très heureux davoir beaucoup dautres publics Q : Aujourdhui, avec toutes les mesures d'arabisation en Algérie, quelle est la place dun écrivain de langue française ? Etes-vous sur une plate-forme qui se rétrécit de plus en plus ? Etes-vous un peu dans un cul de sac ? Ou au contraire, avec les nouvelles libertés, est-ce que ? Cest une question très importante, aujourdhui en particulier. En France, on voit très mal lavenir de la langue française en Algérie. Souvent on me parle de cette loi qui a été votée il y a un an environ par lassemblée Vous avez pu constater quen dehors des pays je dirais naturellement francophones, la Suisse, la Belgique, le Quebec, le seul pays vraiment francophone, où lusage du Français est très répandu, cest lAlgérie. Ce nest pas des pays comme le Sénégal, la Côte dIvoire, comme le Congo, le Zaire, dont la langue officielle est le Français. Nous, notre langue officielle, cest lArabe. Mais le seul pays où on utilise couramment le Français, cest lAlgérie. Alors, vis à vis par exemple de lauditoire, cest assez paradoxal, le public de nimporte quel livre en Algérie, quand il est écrit en Français, il est double de celui quand on écrit en Arabe. A qualité égale, à même prix, un livre se vend deux fois plus quand il est écrit en français. Le signe le plus manifeste de cela, cest les journaux. Un journal, quel quil soit, quand il sort en Français Les journaux actuels -- une floraison. Il y en a 6 ou 7 qui vendent à 150.000 exemplaires par jour. Nous avons un très grand public -- les Algériens ont une soif de lire vraiment extraordinaire. Avant, nous avions les journaux officiels de lEtat. Le Moudjahid tirait avant à 350.000 exemplaires par jour. Son équivalent du soir, Horizon, 300.000. Leur équivalent n Arabe, Chaab, à lépoque, tirait à 60.000 exemplaires, vendait à 30.000. Messa (équivalent du soir) 15.000 exemplaires. Cest le journal de lEtat, il y a les mêmes informations dans le Moudjahid que dans Chaab. Le lectorat de langue française est encore immense. dans toute lAlgérie, aujourdhui, plus de 50 journaux, dont 5 ou 6 tirent à 150.000. Le Moudjahid a baissé -- encore à 200.000 -- le Watan à 150.000, Le Soir, à 150.000. Q : Donc vous nêtes pas inquiet pour votre avenir ? Au delà des débats cest un pays Cette assemblée qui vote des lois complètement débiles ne représente pas du tout lAlgérie. Elle a été élue dans des conditions particulières, des bonshommes quon mettait là parce quon navait plus besoin deux ailleurs, des gens qui ne savent pas gérer, qui faisaient des bêtises quand on leur donnait des responsabilités, alors on les mettait dans lassemblée. Aujourdhui lAlgérie se dirige naturellement, cest une chance je pense, vers un système bilingue, où les gens parlent naturellement les deux langues. Je le constate parce que je suis enseignant, jai des étudiants qui font leur licence totalement en Arabe. Ils arrivent chez moi en post-universitaire, ils passent très naturellement en Français, sans aucun problème. Le Français na jamais été autant enseigné que depuis lindépendance. A lépoque, dans lAlgérie entière, il y avait 5.000 personnes qui allaient à lécole des Algériens. Aujourdhui il y a 500.000 étudiants dans le cycle supérieur, qui étudient le Français Q : Labsence de censure crée-t-elle un nouvelle atmosphère ? Ouvre-t-elle un nouveau chapitre ? Certainement, depuis la libéralisation Pour le moment, cela sexprime surtout dans la presse. Le monde de lédition connaît des difficultés matérielles, ils nont pas assez de papier pour sortir les livres quils aimeraient publier. Mes livres sont repris par un éditeur algérien qui les ressort là-bas, sous son nom. Cest beaucoup moins cher. Une Peine à vivre 120 F, en Algérie cela vaudrait 500 dinars, alors mon éditeur le reprend, il serre le texte, parce que le papier est cher, la qualité est moins bonne Sil a assez de papier, il va faire un premier tirage à 20.000 exemplaires. pas sûr quil puisse faire un second tirage. Il faut attendre au moins un an. Q : En conclusion, comment vous définissez vous ? Pour moi, lécriture est un acte de transgression Jappartiens à cette race décrivains militants ! Il nest pas possible dignorer la misère, linjustice, la corruption (Les Cahiers de lOrient (extraits), 1992. The Middle East magazine, February 1992) |
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