Frontière turque
Chine
A.Ocalan A.R. Ghassemlou |
Profitant d’une journée exceptionnellement ensoleillée, tous les “habitants” sont dehors -- les vieillards se dorant au soleil, les enfants jouant sur la voie ferrée, tandis que les femmes préparent des galettes de pain à la façon azerbaidjanaise traditionnelle, sur une plaque métallique, au-dessus d’un feu de bois brûlant... sous l’essieu d’un wagon! En général, chaque famille dispose de son propre wagon, mais parfois, faute de place, deux familles s’entassent dans un seul wagon. L’été, ces wagons sont de véritables étuves, les gens doivent sortir tôt le matin, et ils ne peuvent pas revenir “chez eux” avant le crépuscule; parfois, il fait si chaud qu’ils doivent dormir sous les wagons... L’hiver, par contre, ce sont de véritables glacières! L’électricité a été installée dans les wagons; par contre il n’y a pas d’eau, et les femmes doivent aller en chercher avec des seaux dans les maisons du voisinage. Certains enfants suivent des cours dans un wagon aménagé en salle de classe par Oxfam. Mais la plupart errent le long des wagons, désœuvrés.
Mais cette école n’accueille pas les enfants des réfugiés: tout Azerbaidjanais qu’ils soient, comme les habitants de Saatli, ils sont traités comme s’ils étaient des étrangers. Des réfugiés ignorés de tous Pis encore, ces réfugiés sont complètement ignorés -- et par les habitants de Saatli, et par les ONG étrangères qui viennent en aide aux personnes déplacées et aux réfugiés azerbaidjanais, à l’exception de IRC (International Rescue Committee) et d’Oxfam, qui ont construit des installations sanitaires, et qui de temps en temps distribuent des vivres. Il y a dans Saatli et dans les villages voisins de nombreuses maisons d’une certaine importance, manifestement à moitié vides, qui pourraient fournir un abri à ces “cousins” de Gebrayil et de Shusha; mais leurs propriétaires font preuve d’une absence totale de solidarité, qui choque les volontaires étrangers travaillant pour les ONG internationales.
Pendant deux jours, Hymat et les autres villageois sont restés sur la rive iranienne de l’Araxe, avec l’espoir que les Arméniens s’en iraient; mais quand il a été clair que les forces arméniennes ne se retireraient pas, les Iraniens ont regroupé les réfugiés dans des camps, tout d’abord en Iran, puis ils les ont transportés en territoire azerbaidjanais. Alors que Hymat et quelque 150 autres familles décidaient de s’installer dans les wagons de trains de marchandises abandonnés en gare de Saatli, de très nombreuses familles étaient installées dans des camps, sous des tentes fournies par le Croissant Rouge Iranien, qui distribuait aussi une aide alimentaire. Deux ans plus tard, il est difficile de dire quels sont les réfugiés qui vivent dans les meilleures conditions -- ceux qui sont logés sous des tentes ou ceux qui ont squatté les wagons de Saatli. En octobre 1994, les Iraniens, confrontés à de graves difficultés économiques chez eux, ont décidé de se retirer et ont remis les camps à un certain nombre d’organisations caritatives internationales. Depuis cette époque, la “Fédération Internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge” (FISCRCR) a pris en charge l’administration de sept camps du sud de l’Azerbaidjan, près des villes de Sabirabad, Saatli et Imishli, où vit au total une population de 45.000 personnes déplacées, tandis que ECHO (l’Organisation Humanitaire de la Communauté Européenne) et des ONG du Moyen-Orient (Islamic Relief Organisation, d’Arabie Saoudite, le Croissant Rouge Turc, etc) prenaient soin d’autres camps. Torsten Wegner, un Allemand extrêmement énergique qui dirige la FISCRCR en Azerbaidjan, souligne que le premier problème avec les réfugiés et les personnes déplacées est que... il est presque impossible de savoir combien ils sont: “Ces gens ont été enregistrés tout d’abord par les Iraniens, dit Torsten Wegner, et nous avons hérité de listes rédigées en Persan! Beaucoup de réfugiés se sont inscrits deux fois (pour obtenir plus de vivres) mais nous n’avons aucun moyen de le vérifier”. Tandis que le gouvernement de Bakou prétend qu’il y a environ un million de réfugiés (venus d’Arménie) et de personnes déplacées en Azerbaidjan (sur une population totale de 7 millions), Torsten Wegner et de nombreux autres responsables d’ONG pensent que le nombre total des personnes déplacées se situe autour de 600.000 - avec en plus quelque 100.000 réfugiés -- ce qui, de toute façon, est un fardeau terrible pour un pays ruiné. Ignorée des média, l’opération d’aide aux réfugiés d’Azebaidjan est, par son ampleur, la troisième au monde, après les opérations en Afrique Centrale et en ex-Yougoslavie... Chaque mois la FISCRCR distribue une aide alimentaire (fournie par le programme Alimentaire Mondial des Nations Unies) de 20 kg par personne; la Fédération gère aussi des cliniques, et des écoles, qui ont été créées avec l’aide de la Croix Rouge Norvégienne. La Fédération nourrit également 160.000 “personnes vulnérables” (des personnes âgées, des invalides ou des orphelins). “Ces personnes âgées sont vraiment dans une très mauvaise situation, bien pire que celle des gens qui vivent dans les camps”, affirme Torsten Wegner, “c’est la fin honteuse de l’Union Soviétique”...Mais Torsten Wegner porte un jugement assez réservé sur l’ensemble de cette opération: “Nous avançons en terrain miné”, dit-il, “nous relevons un défi que nous aurions dû ignorer: plus nous en faisons, moins ces gens en font”. Il n’en dira pas plus, mais de nombreux volontaires d’ONG occidentales disent en privé qu’ils sont choqués par l’absence de solidarité entre Azeris: “Dans toutes les conversations”, dit un volontaire, “les Azeris ne cessent de protester contre le complot pro-arménien et anti-azerbaidjanais de la communauté internationale... Mais pourquoi ne commencent-ils pas par faire quelque chose eux-mêmes chez eux? Après tout, pourquoi est-ce que c’est la communauté internationale qui doit s’occuper de ces personnes âgées qui sont négligées par leurs propres parents”? “Pourquoi apportons-nous de l’aide de l’extérieur”, dit un volontaire scandinave, “quand nous pourrions nourrir des milliers de personnes pendant plusieurs semaines avec l’argent qui a servi à acheter ces Mercedes dernier modèle que l’on voit dans les rues de Bakou”? La tension monte dans les camps: la plupart des réfugiés avaient un niveau de vie relativement élevé avant que la guerre n’en fasse des clochards; et à part quelques emplois saisonniers, l’été, dans les grandes exploitations de coton, ils ne trouvent pas de travail, et doivent rester inactifs dans les camps. Depuis quelque temps les Nations Unies ont réduit les quantités des rations distribuées -- pour promouvoir de nouveaux programmes d’activités génératrices de revenus,et aussi parce que les donneurs ne répondent pas aux appels: sur les 34 millions de dollars demandés, les Nations Unies n’ont obtenu que 20 millions de dollars en 1995. Les programmes d’activités génératrices de revenus (ateliers de menuiserie, mécanique, tissage pour les femmes) ne suscitent pas l’enthousiasme de tous les réfugiés: “est-ce que vous voulez dire que nous allons rester ici encore un an”, crie, au bord de la crise de nerfs, Tamara, 40 ans, une standardiste de Fizouli qui vit depuis deux ans sous une petite tente avec son mari et ses quatre jeunes enfants. “Je ne veux pas du sucre, je ne veux pas de la farine, je ne veux pas de votre métier à tisser... je veux ma terre”. “Les gens en ont assez, ils sont stressés et très agressifs, et ils commencent à se quereller sans raison”, dit un médecin dans le camp de Sabirabad N°1. “Un homme qui faisait de l’hypertension est mort subitement”, ajoute Hymat, au camp des wagons de Saatli. “Et nous avons dû envoyer plusieurs personnes à l’asile”! “Notre président (Heidar Aliyev) essaie de résoudre ce problème pacifiquement”, déclare Ali Javat, chef du camp N°1 de Saatli, “mais s’il n’y parvient pas, nous nous battrons: sur un million de réfugiés on trouvera bien 150.000 hommes vaillants prêts à se battre; il vaut mieux mourir pour notre pays que de mourir ici”. Partout en Azerbaidjan, jusque dans les faubourgs industriels de Bakou, des centaines de milliers de personnes déplacées et de réfugiés attendent désespérément de pouvoir rentrer chez eux: certains vivent dans des camps où ils sont plus ou moins pris en charge; d’autres sont totalement démunis, et vivent dans des wagons, des camions, des abris de fortune, survivant Dieu seul sait comment -- grâce à la charité de quelques voisins, ou à un carton d’aide alimentaire, ou en mendiant... “Si on ne trouve pas une solution rapidement”, avertit Torsten Wegner, “ces “enfants mal aimés” vont créer un autre problème à la Palestinienne”. (Le Nouveau Quotidien, 14 Février 1996) (The Middle East magazine, April 1996)
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