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Aux armes, citoyennes
Pourquoi se sont-elles engagées dans cette carrière?
Évidemment, comme toutes ses camarades, Marie-Claire a souffert pendant les exercices physiques -- mais paradoxalement, ce n’est pas cet aspect de la vie militaire qui a été le plus dur à supporter: “Le physique s’adapte, dit-elle, mais moralement cela a été très dur: nous ne sommes jamais libres; on prend des engueulades à longueur de journée; on a parfois l’impression d’être en prison... Quand on a vécu dans une maison où l’on était cajolée par ses parents et qu’on se retrouve toute seule ici, chacune dans sa merde, sans personne pour nous aider, c’est parfois invivable”. Mais elle ne regrette rien: “J’ai eu la chance de pouvoir entrer dans l’armée; je ne veux surtout pas en partir: j’y crois, c’est mon avenir, j’ai un but”. Véronique, 21 ans et demi, a lâché la fac parce qu’il n’y avait que l’armée qui l’intéressait; elle a été elle aussi surprise par la rigueur de l’encadrement et de la discipline. Mais elle a beaucoup aimé les sorties sur le terrain, les raids, les marches: “Ce sont mes meilleurs souvenirs, confie-t-elle, j’aime bien ce qui est physique; c’est au cours de ces sorties que j’en ai le plus bavé, mais quelle satisfaction. Ce que j’ai aimé le plus? Les exercices de combat”. Patricia, un tout petit bout de fille de 20 ans annonce la couleur: “Moi, je suis une comique”! Elle a aussi aimé les exercices de combat, la “petite guerre”, apprendre à tirer au fusil ou au lance-roquettes anti-char... Elle ne cache pas qu’elle a du mal à suivre le rythme de l’entraînement physique auquel elle a été soumise: “Pourtant, j’étais prévenue, je n’ai pas été surprise... mais je n’avais pas l’habitude de faire du sport, et passer du jour au lendemain à un entraînement aussi intense -- faire de l’athlétisme, monter à la corde, faire le parcours du combattant -- ce n’est pas facile”. Mais finalement ce que regrettent toutes les élèves sous-officiers de la 117e section, c’est d’être condamnées à la “branche onze”, c’est-à-dire à des emplois de secrétariat. “Moi, je voulais entrer dans l’ALAT (aviation légère de l’armée de terre) dit Marie-Claire. Alexandrine voulait aller dans les transmissions... comme Véronique. Quant à Clotilde,elle voulait tout, sauf “passer huit heures par jour le cul sur une chaise devant une machine à écrire”. C’est vrai, la 117e section n’a pas eu de chance: dans la promotion suivante, sur 52 filles, il y avait quand même huit places dans des spécialités attrayantes: une pilote d’hélicoptère, une pilote dans l’ALAT, et les transmissions. Mais 8 places pour 52, c’est quand même peu. “Il ne faut pas faire de publicité mensongère et dire aux candidates éventuelles qu’elles iront crapahuter”, dit franchement le lieutenant-colonel Cuénot, adjoint du général Cottereau, commandant l’Ecole militaire de Saint-Maixent... Selon lui, la “prédestination des élèves féminines à des postes administratifs tient aux besoins de l’armée”. L’adjudant-chef Lalague, 15 ans de service, entrée dans l’armée parce que “le métier des armes me plaît”, constate, amère: “la finalité des femmes dans l’armée, c’est le bureau”. Mais elle affirme que s’il est vrai que les femmes sont mal acceptées dans l’armée, celle-ci n’a pas le monopole de la misogynie: elle avait rencontré les mêmes problèmes dans l’administration des finances, où elle a travaillé trois ans. Peut-être. Mais du haut en bas de la hiérarchie, à Saint-Maixent, les officiers ne croient pas beaucoup à la vocation militaire de la femme; le lieutenant-colonel Cuénot admet volontiers que certains postes conviennent aux femmes: tout ce qui est sédentaire et administratif; la comptabilité, la gestion, les effectifs, etc. Mais ajoute-t-il, “physiquement, les femmes sont plus fragiles, et j’imagine mal la présence de femmes dans des unités de combat comme les chasseurs alpins ou dans des unités de parachutistes”. À la rigueur, il conçoit qu’elles trouvent des places dans les services de santé et les transmissions -- mais à des postes sédentaires -- et éventuellement sur le terrain, à certains postes. Dans l’aviation, les femmes peuvent piloter des hélicoptères de liaison, ou des avions de transport, mais pas des appareils de combat: “Quand elles ont 20 ans, elles rêvent plaies et bosses”, conclut le lieutenant-colonel Cuénot, “mais plus tard, elles ne seront pas mécontentes d’avoir des emplois sédentaires: leur vocation n’est pas d’aller crapahuter sur le terrain”. C’est un discours que reprend le commandant Andrieux: “Les femmes ont des chromosomes en plus... Conduire un engin, nettoyer un camion, ce n’est pas un travail de femmes; elles ne sont pas faites pour un travail de force”. Les rapports entre les jeunes recrues féminines et leurs cadres masculins sont parfois difficiles. Les filles sont à peu près unanimes: les officiers n’admettent pas qu’une femme puisse faire le même travail qu’eux -- et éventuellement commander des hommes. Et cela se sent dans la façon dont elles sont traitées, avec dureté, et parfois avec injustice. Le commandant Andrieux se défend d’être “raide” avec ses recrues, mais il ajoute: “Sur le terrain de manœuvre, ces filles “vampent”... C’est inadmissible. Il faut qu’elles retrouvent leur dignité. La solution, c’est de les provoquer, en étant un peu brutal”. Le capitaine Jeantet, 33 ans, dont c’est le premier poste d’instruction, a eu des débuts un peu difficiles avec ses petites soldates. Il se posait beaucoup de questions sur les motivations de leur engagement, sur le sérieux de leur travail... Mais une fois les mauvais éléments partis (de 30, les effectifs de la 117e section sont tombés à 21) il a trouvé ses élèves “attachantes”: “Elles se sont accrochées, cela m’a plu, et je me suis dit que cela valait la peine d’en faire des sous-officiers”. Le capitaine Jeantet reconnaît que la présence de femmes à l’école militaire pose problème: “Il y a des cadres qui pour tout l’or du monde ne veulent pas faire l’instruction à des filles... Les gens ont peur des femmes dans l’armée -- parce qu’ils n’y sont pas habitués. Moi-même, ajoute le capitaine, j’ai fait des maladresses avec elles”. Comme le commandant Andrieux, le capitaine Jeantet estime que seule une certaine raideur permet de maîtriser les réactions parfois surprenantes de ses recrues féminines: “Quand on les félicite, explique-t-il, elles sont toutes contentes, elles ont les yeux qui pétillent, elles oublient les barrières de la hiérarchie... C’est tout juste si elles ne m’embrassent pas! Je suis obligé de les remettre à leur place... Par contre, quand on en engueule une, en lui disant: “Vous n’avez rien compris”... alors le malheur d’une fille devient le malheur de toutes les filles de la 117e section. Elles font bloc, comme on si on s’en prenait à elles en tant que femmes”. L’adjudant Barbette, 30 ans, qui vient de réussir le concours pour entrer à Saumur et devenir officier, ne cache pas qu’il abandonnera l’instruction des filles à Saint-Maixent avec un certain regret: le cadre masculin le plus proche d’elles dans la hiérarchie, c’est aussi celui qui les a le mieux comprises. Il reconnaît que les filles sont plus faibles sur le plan physique: elles sont plus lentes, elles se fatiguent assez vite, elles “mangent” leur potentiel assez rapidement. Il doit avouer que quand ses petites élèves font la fameuse marche commando, elles parcourent sept kilomètres en moins d’une heure, avec un sac de 7 kg -- mais elles le font sans casque et sans arme, alors que les garçons portent un sac de 10 kg et doivent parcourir 8 kilomètres, avec, en plus, leur casque et leur arme! Et, ajoute l’adjudant, les filles ont du mal à passer ensuite la nuit sur le terrain pour l’exercice de combat qui doit suivre cette marche... Mais, ajoute l’instructeur, cette faiblesse s’observe surtout pendant les premiers mois: ensuite, les filles sont plus organisées, elles récupèrent mieux: “Il faudrait, dit-il, tenter une expérience, voir comment ces femmes se comporteraient dans un régiment, pendant deux ou trois ans, pour éventuellement leur ouvrir des unités de combat... En tout cas, il ne faut pas les repousser systématiquement; c’est dommage de les envoyer derrière des bureaux après leur avoir donné cette formation”. Le plus étonnant, c’est que les journalistes peuvent s’entretenir avec une totale liberté et en toute confiance avec tout le personnel -- du sommet de la hiérarchie jusqu’à la base: manifestement, la “transparence” est aussi à l’ordre du jour dans l’armée française. Par contre, il semble qu’il y ait une absence totale de communication entre les officiers et les petites élèves sous-officiers... Leurs états d’âme? Au sommet de la hiérarchie, le lieutenant-colonel Cuénot n’a pas l’occasion de les rencontrer... Le commandant du bataillon, le commandant Andrieux? “Je n’ai pas le droit de voir mes élèves... Elles ont un chef de compagnie, un chef de section... M’entretenir avec elles serait faire de l’entrisme dans le commandement de mes subordonnées, qui l’interprèteraient comme un manque de confiance”. Le mot de la fin revient au capitaine Jeantet: “On sait ce qui se passe, et l’on sait que quoi qu’on fasse, cela va se passer comme ça... Donc ce n’est pas la peine: on fait confiance au système, un système qui marche tout seul”. Pas d’accord, les petites élèves sous-officiers de la 117e section chantonnent dans leur chambrée:
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Mohsen, Démineur
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