CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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SOUDAN: Rolf Steiner, Portrait d'un Mercenaire

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Steiner

"La fin d'un long voyage ?" Ce titre de l'éditorial du 'Sudan Standard' sur le procès de Rolf Steiner laisse peu de doutes sur le verdict final. Personne, il est vrai, ne se fait d'illusions, à Khartoum, sur le sort de Steiner. L'enjeu de ce procès dépasse en effet de loin sa personne, et à travers cet Allemand, cet ancien de la Légion Etrangère, ce sont tous les mercenaires qui sont visés, tous ceux qui du Congo au Soudan, en passant par le Biafra et la Guinée, ont voulu modifier le cours de l'histoire de l'Afrique contre les Africains, ou malgré les Africains. Pour un gouvernement étranger, pour une organisation clandestine, ou pour leur propre compte.

C'est en effet la première fois qu'un mercenaire est jugé en Afrique, et probablement dans le monde. Beaucoup sont morts - certains assassinés par leurs propres employeurs: c'est un sort assez courant dans ce milieu, même si ce n'est plus aussi courant que pendant la Renaissance italienne... d'autres sont morts au combat; d'autres enfin ont été exécutés sommairement, comme la trentaine d'Européens surpris à Léopoldville par la révolte de Schramme et Denard en 1967. Mais cette fameuse révolte des mercenaires du Congo s'était terminée par le rapatriement en Europe de 118 d'entre eux. Avec pour seule sanction la mention suivante sur leurs passeports: "Non valable pour l'Afrique"!

Les lois de la plupart des pays civilisés frappent de sanctions leurs nationaux qui se mettent au service d'Etats étranger, mais elles sont rarement appliquées. Au contraire, les services spéciaux de tous les pays n'hésitent guère à envoyer, surtout dans le Tiers-Monde, des aventuriers de tout poil. Le procès de Steiner marque donc un grand tournant dans l'histoire des mercenaires et dans celle du continent: pour la première fois un pays africain se sent assez fort pour résister aux pressions européennes, et juger solennellement un mercenaire. C'est pour rehausser la solennité de ce procès, pour en faire un 'véritable Nuremberg Africain' que le secrétaire général de l'OUA, M. Diallo Telli, est venu assister à son ouverture, le 2 août (1971), en déclarant: "Ce procès doit être une leçon pour les nombreux mercenaires qui s'entraînent encore en Europe, et se cachent en Angola... Je souhaite que ce soit le commencement de la fin pour les mercenaires".

Une convention interafricaine

Le secrétaire général de l'OUA entend également profiter du procès de Khartoum pour relancer le projet de convention interafricaine sur les mercenaires qui doit être soumis aux chefs d'Etat de l'OUA à Rabat en juin 1972. Non seulement cette convention prévoirait l'extradition des mercenaires et leur jugement avec la participation des Etats victimes de leurs méfaits, mais elle proscrirait leur recrutement par des gouvernements africains. Enfin, elle définirait le mercenariat, comblant ainsi une grave lacune, car ce n'est pas un délit spécifique prévu par les lois africaines ou internationales. On peut se demander cependant si le secrétaire général de l'OUA ne pêche pas doublement par optimisme, sur le plan historique comme sur le plan juridique.

Sur le plan légal, les juristes de l'OUA devront en effet commencer par se mettreSteiner d'accord sur une définition: pour le Petit Larousse, le mercenaire est un "soldat qui sert à prix d'argent un gouvernement étranger". Cette définition est beaucoup trop imprécise, car elle concernerait alors tous les militaires qui servent un gouvernement étranger, à titre individuel ou collectif, et elle ne viserait pas, au contraire, ceux que tout le monde considère comme des mercenaires, et dont l'argent n'est pas forcément la motivation essentielle. Elle frapperait les 'volontaires' des 'Brigades internationales qui sont allés se battre pour le gouvernement républicain - et un idéal - en Espagne, et aussi, pourquoi pas, les 'Casques Bleus' de l'ONU, que les mercenaires du Katanga avaient baptisés, peut-être avec quelque raison, 'Super Mercenaires'

Le vocabulaire anglais fait une distinction très nette, parmi les officiers britanniques qui sont 'loués' à des armées étrangères, entre ceux qui sont 'seconded' (détachés) et ceux qui sont 'contracted' (sous contrat). Les uns sont 'prêtés', pourrait-on dire, ils conservent leur rang - et leur honneur - dans l'armée britannique, et sont payés par le gouvernement de Londres. Les autres n'ont plus rien à voir avec Londres, et sont... de 'véritables mercenaires'. La distinction semble bien subtile, surtout quand les uns et les autres servent au même poste le même gouvernement étranger.

les pays africains sont très directement concernés par ce problème, qui n'est pas seulement de définition. Leurs armées sont souvent équipées d'armes modernes qu'ils sont dans l'incapacité provisoire d'utiliser. Il faut plusieurs années, comme le colonel Khadafi est en train d'en faire l'expérience, pour former un corps de pilotes qui sachent non seulement piloter des avions aussi perfectionnés que le 'Mirage', mais surtout les piloter 'au combat'. D'une façon ou d'une autre, toutes les armées du Tiers-Monde sont entourées de 'conseillers', et la marge est bien étroite entre ce titre de conseiller, flatteur sans doute, et celui, exécré, de mercenaire. Le Président soudanais, le général El Nemeiry, vient lui-même de constater qu'il n'y avait finalement peut-être pas tellement de différence entre les 'volontaires' recrutés à titre individuel, comme le furent les mercenaires intégrés à l'Armée Nationale Congolaise qui finirent par se révolter contre le Président Mobutu... et ses 'conseillers' soviétiques, recrutés de gouvernement à gouvernement, et dont la loyauté, en cas de crise aigüe, ne va pas forcément aux autorités du pays pour lequel ils sont censés travailler. En Egypte aussi la présence de milliers de 'conseillers' et 'techniciens' russes se fait sentir dans la politique du Président As-Sadate. Et pourtant, personne n'oserait qualifier ces conseillers et techniciens russes de mercenaires.

En fait, comme le montre l'histoire, la signification du mot 'mercenaire' est fondamentalement politique, et elle varie considérablement, moralement et politiquement, d'une époque à l'autre. Historiquement, l'histoire des mercenaires se confond avec celle des guerres. La notion de mercenaire elle-même n'a revêtu que très tardivement un caractère péjoratif, et si certains auteurs ont stigmatisé les mercenaires - "toujours désunis, ambitieux, sans discipline, et peu fidèles' (Machiavel, des "sauterelles qui sautent ici et là", des "fléaux de Dieu" (Saint Bernard de Sienne), c'était bien plus leur comportement que leur statut qui était en cause.

Il en alla de même avec les mercenaires du Congo, qui dans l'opinion belge et française, prirent un peu figure de héros, et même au Congo, furent pendant un certain temps les 'bons volontaires' qui contribuèrent au rétablissement de l'ordre, avant de devenir "d'affreux vauriens pillards et sanguinaires".

L'histoire de l'Europe montre que plus les Etats se 'civilisaient', plus ils considéraient la guerre comme une aventure barbare, et ils recrutaient des étrangers moins riches pour se livrer à cette sale besogne, à laquelle le système féodal n'était pas adapté: merveilleux pour les tournois et les joutes, il ne permettait absolument pas de lever de grandes armées, et les rois de France durent de plus en plus recourir à des mercenaires, suisses, allemands et gascons qui ont été les artisans des pages les plus glorieuses de l'histoire de France.

Les Suisses, il faut le noter, tiennent une place à part dans l'armée française: dès 1481, Louis XI le reconnaissait en exemptant ses soldats suisses de corvées, de gardes de nuit! Et ils étaient commandés dans leur propre langue. Charles VIII franchit les Alpes en 1494 avec 6.000 Suisses alléchés par les pillages et le butin en perspective. L'année suivante, une véritable 'fièvre mercenaire' s'empara de la Suisse, et malgré les édits des cantons interdisant le recrutement individuel (moins lucratif pour eux!) plus de 20.000 Suisses rejoignirent les armées du roi de France en Italie, en sautant par dessus les murailles de leurs villes si nécessaire, tant les perspectives de butin étaient alléchantes. Cet engouement ne devait pas se ralentir et un historien a calculé que de 1481 au massacre des gardes suisses de Louis XVI au jardin des Tuileries, le 10 août 1792, plus d'un million de Suisses ont servi les Rois de France... comme mercenaires. Telle est l'histoire, peu contée, du pays le plus 'neutre' de l'Europe.

C'est la guerre d'Indépendance des Etats-Unis qui a été l'occasion du premier véritable débat de fond sur les mercenaires. Complètement dépourvu de troupes lors de l'incident qui marqua le début de la guerre d'indépendance, le 19 avril 1775, le gouvernement britannique de George III, monarque d'origine allemande, ne sut où donner de la tête pour recruter des hommes. Après avoir imaginé un scénario invraisemblable pour 'louer' une trentaine de milliers d'hommes à la Russie de la Grande Catherine, puis à la Hollande, il finit par se tourner vers les princes allemands des petits principautés de Brunswick, Hesse-Cassel, Bayreuth, Lunebourg, qui louèrent dans des conditions scandaleuses près de 30.000 de leurs sujets... dont presque la moitié ne revint jamais en Europe.

Mais les mercenaires allemands ne se révélèrent pas aussi efficaces que le gouvernement britannique l'avait espéré: dès l'hiver 1776, un millier de Hessois, surpris par une manoeuvre de George Washington, se rendirent à Trenton (le 26 décembre). La nouvelle de la capitulation stupéfia l'Europe, qui condamna les mercenaires, et chanta la lutte des Américains pour la Liberté. Les mercenaires allemands allèrent de défaite en défaite, et ils furent bientôt remplacés par des mercenaires... peaux-rouges!

Entre temps, le contrat de 'location' de ces mercenaires avait été soumis au parlement britannique, où des voix éloquentes s'étaient élevées conte "ce marché où d'un côté on loue des soldats et de l'autre on vend du sang humain" (Lord Camden). Et en novembre 1777, Lord Chatham tirait la conclusion de l'échec de ces mercenaires: "Vous pouvez cumuler tous les concours qu'il est possible d'acheter ou d'emprunter, trafiquer et marchander avec tous les pitoyables petits princes allemands qui vendent leurs sujets et les envoient aux abattoirs d'une puissance étrangère. Vos efforts seront vains à jamais, impuissants, et il en sera doublement ainsi en raison de cette aide mercenaire... car elle engendre un ressentiment incurable. Si j'étais Américain autant que je suis Anglais, aussi longtemps qu'un soldat étranger se trouverait dans mon pays, je ne déposerais jamais les armes, jamais, jamais".

La Légion et son mythe

C'est la France qui allait avoir l'honneur douteux de créer le type moderne du mercenaire, en fondant (le 9 mars 1831) la Légion étrangère. La Légion allait bientôt devenir l'une des unités les plus célèbres du monde entier, un véritable mythe. Au moment où les nationalismes naissants s'exacerbaient en Europe, des étrangers étaient prêts à mourir "pour la France". Pour tous ceux qui pour une raison ou une autre n'avaient plus de pays, la France, par l'intermédiaire de la Légion, allait devenir une nouvelle Patrie ! La Légion offrait l'avantage supplémentaire de se désintéresser du passé de ses recrues. Elle gagna la guerre civile en Espagne pour les Libéraux de la reine Marie-Christine en 1837; elle perdit la guerre au Mexique, mais après avoir créé quelque chose de beaucoup plus précieux - le 'panache', et l'épopée de Camerone (1864) C'est par fidélité à cette tradition que les Légionnaires tentèrent à Dien Bien Phu, en 1954, une dernière sortie, baïonnette au canon... Douze mille légionnaires moururent en hui ans de guerre d'Indochine.

A travers toutes les guerres coloniales de la France, qui se succédèrent de l'Asie à l'Afrique, après la Seconde Guerre mondiale, la Légion étrangère forgea un type d'homme qui correspond au type du mercenaire 'idéal', tel que l'a dépeint Xénophon: "Il aurait pu vivre en paix, sans encourir de reproches ou se faire du tort, mais il choisit de faire la guerre. Il aurait pu mener une existence de facilité, mais il préféra la rude condition de soldat. Il aurait pu s'enrichir en sécurité, mais il décida de consacrer ses biens à la guerre. A la vérité il lui plaisait de dépenser pour la guerre, comme d'autres dépensent pour leurs amours ou pour n'importe quels plaisirs. Tout cela montre à quel point il était voué à la guerre".

Ce qui a permis à la Légion de poursuivre une carrière utile (pour la France) pendant plus d'un siècle, ce sont les précautions prises par ses fondateurs sous la monarchie de Juillet, parfaitement conscients des dangers inhérents à la présence de mercenaires étrangers: La Légion était encadrée par des officiers et sous-officiers français de l'armée régulière. C'était une troupe internationale, différente en cela des 'Royal Allemands' et autres régiments étrangers de jadis. Surtout, la loi interdisait formellement de la stationner sur le territoire national, ce qui devait en principe la tenir à l'écart des luttes politiques et des guerres civiles. Une discipline de fer matait ou éliminait ceux qui avaient été attirés par un goût romantique de l'aventure ou l'appât du gain (fallacieux, car les soldes étaient dérisoires). A bien des points de vue, l'existence de la Légion était un exutoire utile pour beaucoup d'énergies qui sans cela se seraient répandues dans le monde sous une forme plus dangereuse. On l'a vu par la suite.

Ce qui a perdu la Légion, c'est ce qui l'avait maintenue jusque-là: son esprit de corps poussé à l'extrême (Legio Patria Nostra). En se laissant entraîner par leurs officiers dans l'aventure de guerre civile que fut l'OAS, un certain nombre de sous-officiers allemands (dont le sergent Steiner, qui fut pou cela condamné et chassé de l'armée française) eff acèrent toute une tradition de 'loyauté'. Les régiments les plus 'glorieux' ont été dissous. Ce qui reste de la Légion se survit, en Corse, à Madagascar ou dans le Pacifique. On n'engage plus qu'au compte-gouttes et les tâches n'ont rien d'exaltant, malgré les bravos qui continuent à saluer les képis blancs aux parades du 14 juillet à Paris.

A partir de cette époque, qui est aussi celle de la fin des guerres coloniales, ceux qui ont été rendus à la vie civile (qui pour un Steiner est un monde étranger et hostile) ou qui seraient entrés en d'autres temps à la Légion se trouvent disponibles.

L'indépendance du Congo

L'indépendance du Congo (30 juin 1960) coïncide à peu près avec cette période. L'anarchie qui suivit la proclamation de l'indépendance au Katanga le 11 juillet, puis la révolte des Simbas (été 1964) firent de ce pays un merveilleux terrain de bataille pour les mercenaires qui réapparurent sous une forme que l'on n'avait pratiquement plus vue depuis les 'compagnies franches' du Moyen-Age... Plusieurs centaines d'entre eux opérèrent bientôt au Congo. Il y avait de tout parmi eux...Très schématiquement des anciens militaires de carrière (les Français), d'anciens policiers (les Britanniques), et d'anciens colons (les Belges). Leurs motivations étaient des plus diverses: l'argent, ou plus vulgairement le 'pognon' tenait une grande place, mais il y en avait aussi qui voulaient oublier des malheurs conjugaux (un divorce récent), tâter de l'aventure, "servir une grande cause", et pourquoi pas "lutter contre le communisme".

Un diplomate africain qui a fait partie de la commission d'enquête de l'OUA chargée d'interroger les mercenaires du Congo avant leur rapatriement en Europe se souvient, presque à regret, de l'inconsistance des motivations de nombre d'entre eux: Quand on leur demandait pourquoi ils s'étaient engagés, beaucoup ne trouvaient que cette réponse: "Un tel m'a dit que c'était une 'affaire', ou bien "C'est le Caïd qui nous a mis là-dedans!"

Le recrutement se faisait par plusieurs filières: en Afrique du Sud, et en Rhodésie, des bureaux de recrutement opéraient presque officiellement. En Europe, les contacts personnels jouaient un rôle prédominant. A Paris, Bruxelles, Londres, certains bars servaient de lieu de rendez-vous. Tenus par des anciens du Katanga, ils faisaient fonction de centres de recrutement, et puis des listes circulaient. George Schroeder, qui commanda brièvement le 5° commando avant sa démobilisation, prétendait, de retour en Afrique du Sud en 1967 détenir des listes lui permettant de mobiliser 2.000 hommes en huit jours. Et l'on ne sut jamais si Thierry de Bonnay, qui avait organisé le fameux camp d'entraînement dans l'Ardèche, en août 1966, préparait ses mercenaires pour Tschombe ou... pour le premier venu qui voudrait bien lui 'louer' ses hommes, un peu comme les princes allemands décadents de la fin du XVIII° siècle.

Dans les jeunesses hitlériennes

La débâcle des mercenaires venait à peine de s'achever au Congo qu'éclatait au Biafra un nouveau conflit - où l'on vit apparaître Steiner au grand jour pour la première fois. Le procès de Khartoum est peut-être un 'Nuremberg africain', mais son premier accusé n'est pas à la hauteur de ces assises: quoique l'on en dise, Rolf Steiner n'est en effet qu'un comparse. A-t-il participé brièvement à l'une des batailles du Congo, comme le disent certains? Son rôle y aurait alors été plus que secondaire... Certains 'grands' mercenaires, fuyant le guêpier congolais, ont trouvé un emploi temporaire au Yemen. En ce qui concerne Steiner, rien n'est moins sûr. Le commandant Faulques, Schramme, Denard et d'autres, se sont fait, malgré tout, un 'nom' au Cogo. Steiner n'existait pas.

Le problème essentiel de Rolf Steiner, tout au long de sa vie, semble avoir été de ne pas “exister”. Il est né en Bavière en juillet 1933. L”année de la prise du pouvoir” (par les Nazis), avait-il l’habitude de dire à ses amis. Son père, qui devait être un homme d’un certain âge, mourut très tôt. Très jeune, Steiner est confronté à une mère qui se désintéressait de lui et à l‘écroulement de l’Allemagne hitlérienne.

On a dit qu’il avait appartenu aux troupes de choc des jeunesses hitlériennes, mais son âge limite la valeur de cet engagement; et de toute façon, tout le monde en Allemagne, jusqu’à l’écroulement du IIIe Reich, était nazi, même si l’on veut l’oublier aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est qu’il admirait ceux qui se hissaient au-dessus du commun des mortels -- et qu’il ne sut trop s’il voulait devenir soldat -- comme tout le monde  -- ou missionnaire -- comme un de ses oncles. Confusément, ce futur professionnel de la guerre voulait servir une “cause”. Abandonné par sa famille qui ne tenait pas à lui, et par son pays qui s’écroulait, Steiner s’enfuit d’Allemagne, à la recherche d’une nouvelle patrie, et d’une nouvelle identification. C’est alors que trichant sur son âge, il parvint, d’après la légende et ses amis, à s’enrôler dans la Légion Etrangère. L’identification de Rolf Steiner avec la France atteignit de telles proportions que des années plus tard, quand il retournait en Allemagne, il refusait, devant des personnes qui ne le connaissaient pas, de parler Allemand...

À la recherche d’une cause

On ne sait pas grand-chose de sa carrière dans l’armée française. La légende prétend qu’il a combattu en Corée, mais c’est peu probable. Il a certainement servi en Indochine et en Algérie, légionnaire puis sous-officier allemand sérieux, discipliné et sobre. Il absorbe avidement tous les mythes de la Légion. Après l’aventure OAS, il se sent douloureusement rejeté. Aux yeux d’une Allemagne redevenue prospère, les volontaires de la Légion Etrangère sont de tristes épaves, et il sait que la France ne l’accepte pas vraiement parmi les siens.

C’est au Biafra qu’il connaît son heure de célébrité. On dit qu’il est encouragé par certains services français à se mettre au service de cette cause perdue. La conviction qu’il y apporte lui assure un avancement rapide, avant d’être sa perte. Promu colonel, il ira jusqu’à commander une division. C’est que l’ancien sergent de la Légion est un professionnel de la guerre, et non un soudard exubérant et pittoresque allant de beuverie en pillage, comme tant d’autres. Il s’efforce d’instaurer discipline et efficacité dans une armée dont les cadres souffrent de tous les tics et de tout le formalisme britannique. Il croit à la cause du Biafra. Comme d’autres -- médecins, par exemple -- il en fait la sienne. Ojukwu, mégalomane ambitieux, n’a que faire de cette identification. Il n’a pas besoin de Croisés. Faute de s’être limité à son rôle de mercenaire vénal et détaché, Steiner est arrêté, puis chassé honteusement du Biafra, menottes aux mains... D’Allemagne, où il est enfin retourné, il suit l’écroulement du rêve biafrais, amèrement déçu, une fois de plus rejeté.

C’est tout naturellement qu’il se laisse tenter par une autre “cause”. Des organisations charitables allemandes l’envoient se renseigner sur la situation dans le Sud Soudan où les populations noires, animistes et chrétiennes sont engagées dans un conflit avec les éléments arabisés et musulmans du Nord du pays... Il sympathise avec les maquisards “Anya-nya”, offre ses services, se rend à l’étranger pour chercher des subsides, des hommes... Il croit stupidement servir l’Afrique, mais l’Afrique le livre au gouvernement de Khartoum qui, en le jugeant, va tenter d’exorciser dix ans de méfaits des “mercenaires”.

Soldat maintes fois perdu, Steiner peut difficilement échapper à cette catégorie. On jugera en lui, à juste titre, le symbole, l’otage. Mais on regrette de le voir seul dans ce prétoire, à la place d’un Faulques, d’un Denard, ou des responsables de certains services “spéciaux” des grandes puissances. Car, de tous les mercenaires, Steiner était sans doute le moins sanguinaire et le plus pitoyable.

(Jeune Afrique, N° 555, 24 Août 1971)

 

 

 

 

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