Ahmet Altan
A.R. Ghassemlou Hasankeyf Cheverny, France
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Les dirigeants de lAKP, le parti au pouvoir, vont en effet devoir répondre clairement à cette question: lAKP est-il vraiment un obstacle pour tous les militants qui ont un "agenda islamiste"? Autrement dit, est-il impossible pour les radicaux islamistes darriver au pouvoir tant que les modérés de lAKP qui jouent le jeu de la démocratie tiennent le gouvernement ? Ou au contraire lAKP est il une "passerelle" pour les mouvements radicaux.? LIBDA-C, le Hizbollah, le Mouvement Islamique et le Parti de la Libération , les principaux groupes islamiques radicaux actuellement actifs en Turquie, sont-ils le "bras armé" masqué de lAKP qui cherche en fait à mettre en place un Etat islamique?
Arrivé au pouvoir avec 34 pour cent des voix aux élections de Novembre 2002, le Parti de la Justice et du Développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan dispose dune majorité absolue au parlement turc avec 367 députés sur un total de 550. Et pour la première fois depuis plusieurs législatures, un parti a pu former un gouvernement entièrement composé de ses membres, sans avoir besoin de mettre sur pied une coalition plus ou moins laborieuse. Un tremblement de terre politique Survenant cinq ans après le coup détat à blanc du 28 février 1997 -- quand larmée avait lancé un ultimatum au gouvernement de lislamiste Nejmettin Erbakan, le forçant à démissionner quelques semaines plus tard -- la victoire de lAKP a provoqué un véritable tremblement de terre politique en Turquie: pour larmée, en particulier, larrivée au pouvoir dErdogan, qui avait cité en 1997 un poème célèbre de Ziya Gokalp disant "les minarets sont nos bayonnettes, les dômes nos casques et les mosquées nos casernes", était une provocation difficilement acceptable. Pour les Etats-Unis et les autres pays occidentaux, larrivée au pouvoir dun parti réputé islamiste dans un pays membre de lOTAN et candidat à lUnion Européenne était pour le moins alarmante.
Le Courant "Réformiste" du Refah Certes, les fondateurs de lAKP venus du Refah et du Fazilet revendiquent leur appartenance au "courant réformiste" de ces partis. Mais en quoi se distinguent-ils du courant "orthodoxe", loyal à Erbakan? "Nous donnons la priorité aux droits humains, à létat de droit, à la démocratie de participation, au libre marché", affirme Mehmet Muezzinoglu. Il ny a là rien quon ne puisse approuver, mais ce programme est tellement vague, tellement général, quon ne peut pas fonder un parti sur de tels slogans. Et surtout, cela ne répond pas à la question: "Sur quoi se fonde lidentité de lAKP.. "Nous voulons aussi préserver notre ancien héritage historique", ajoute Mehmet Muezzinoglu, "nous voulons être un pont entre le passé et le présent, nous prenons en compte les principaux piliers de notre culture et de notre foi. Nous avons six siècles de passé impérial... Etre conservateur, cela veut dire que nous donnons de limportance à notre passé, à notre conscience historique... La Turquie est une société multiculturelle, mais quelle est la foi de cette société? Comment pouvons nous aider notre peuple à améliorer ses valeurs morales"? Passé, conscience historique, foi, valeurs morales, ces mots reviennent sans cesse ... mais pas une fois le mot Islam nest prononcé. Pourquoi? "Sous Erbakan, le parti a été interdit quatre fois", répond le président de la section dIstamboul de lAKP, "alors nous avons décidé quil fallait repenser notre conception de la politique... Nous nous sommes séparés du Fazilet, quand il a été interdit et lorsque le parti Saadet a été créé (Juillet 2001), parce que ce parti souffre dun manque de démocratie interne; et aussi parce quil nest pas au diapason des réalités de la Turquie; et évidemment parce quil continue davoir un discours orienté sur la religion... Ce nest pas notre mission de parler de religion, nous ne sommes pas des membres du clergé"! "Je suis un croyant convaincu, je ne bois pas dalcool, mais je respecte les gens qui boivent et qui ne pratiquent pas bien leur religion: être un "dindar", un croyant, est une chose, être un "dinci" , un fondamentaliste, en est une autre", affirme Mehmet Muezzinoglu, qui est né en 1955 en Grèce, dans une province, la Thrace, où vit une importante minorité musulmane turcophone, et qui a eu un passeport grec jusquen 1986. "Nous voulons faire un parti de masses moderne, avec des gens dorigines différentes, réunis sous lombrelle de lAKP". Plus à laise pour parler de la place de lIslam dans lidéologie de lAKP, Yalcin Akdogan, conseiller politique de Recep Tayyip Erdogan et auteur dun livre sur Erbakan et lIslam politique en Turquie, déclare, en se démarquant du parti Saadet dErbakan: "LIslam peut être considéré comme faisant partie de notre tradition, de notre culture. Mais le parti Saadet utilise lIslam comme une idéologie, alors que lAKP respecte la religion qui fait partie de notre tradition, sans plus. Le Saadet est un parti missionnaire, qui veut répandre la religion dans la population. LAKP na pas une politique didentité, il ne représente pas une partie de la population -- ce nest pas un parti qui exploite le sunnisme, ou lalévisme, ou le kurdisme. LAKP a choisi dêtre un parti du centre, un parti européen". Une "Salade Russe" politique Tous les dirigeants de lAKP insistent sur cette volonté de réunir, autour du noyau dur issu des réformistes du Refah, de militants provenant de toutes les tendances du spectre politique turc, aussi bien du centre gauche (CHP, Parti Républicain du Peuple, DSP, Parti de la Gauche Démocratique) que du centre droit (ANAP, Parti de la Mère Patrie de Mehsut Yilmaz) et du DYP (Juste Voie de Tansu Ciller). Ils ne le revendiquent pas, mais leur électorat comprend aussi danciens partisans du parti dextrême-droite MHP -- déçus par le soutien de leur parti à labrogation de la peine de mort. Et aussi des Kurdes, des partisans du PKK, qui savaient que leur parti, le DEHAP, natteindrait pas la barre des 10 pour cent pour être représenté au parlement, et qui ont voté AKP pour... déstabiliser le système... Est-ce que réunir des gens dorigines politiques si diverses dans un seul parti naboutira pas à composer une "salade russe" -- un parti composite, sans idéologie et sans programme définis? "Je suis médecin", rappelle Mehmet Muezzinoglu, et jai prononcé le serment dHippocrate: jai juré de soigner mes patients indépendamment de leur origine ethnique ou religieuse. En tant que politiciens, nous devons aussi résoudre les problèmes des gens sans tenir compte de leur passé ou de leur religion. Nous voulons une meilleure Turquie: nous avons 70 millions de patients en Turquie. Notre mission est de les conduire à une meilleure situation. Nous voulons être un docteur de bonne gouvernance". Et pour conclure, le Dr Mehmet Muezzinoglu cite un sondage réalisé au début de lété qui indique que 38 pour cent des personnes interrogées ont déclaré: "Oui, nous voterons pour lAKP" -- tandis que 72 pour cent ont dit: "Oui, nous pourrions voter pour lAKP": "En tant que médecin politique, je veux gagner le soutien de ces gens -- la différence entre les 72 et les 38 pour cent". Le Saadet: la frange dure de l'électorat islamiste? Avec 2,5 pour cent des voix, le parti "Saadet" dErbakan démontre-t-il quelle est limportance réelle de lélectorat islamiste en Turquie -- ridiculement minime? Ou représente-t-il la frange dure de cet électorat, le courant très minoritaire qui sobstine à voter pour un parti qui ne transige pas sur les principes, tout en sachant quil na aucune chance darriver au pouvoir -- contre les 34 pour cent qui votent AKP pour arriver au pouvoir, en sachant que ce sera un pouvoir de compromis. Nejdet Gokcinar, responsable des relations extérieures du parti Saadet, revendique ouvertement lidéologie du parti Refah, affirmant que tous les partis islamistes qui se sont succédé depuis 1961 ont eu le même programme. "Tous ces partis sont basés sur les mêmes idées, avec des noms différents. La loi nous interdit de parler de la religion, de lislam... Mais en ce qui concerne les écoles coraniques, nous avons promis aux gens quils seront totalement libres denseigner le coran à nimporte quel âge. Les écoles "imam hatip"? Nous les rouvrirons toutes, et si les gens en veulent plus, nous les y autoriserons. Et leurs diplomés pourront accéder librement à luniversité. Le voile? Ce quon se met sur la tête, cest laffaire de chacun. Cest un droit humain. Le père de la jeune fille qui met un voile paie ses impôts comme tout le monde, sa fille a le droit daller à luniversité"... Et Nejdet Gokcinar, na pas de mots assez durs pour qualifier ses rivaux de lAKP, affirmant que la création de lAKP est le fruit dun complot orchestré par les USA et Israel avec le concours de Recep Erdogan pour liquider le Refah et faire de la Turquie "lesclave des Etats-Unis". Le parti Saadet et lAKP sont-ils, malgré cet anathème, les deux faces dun même mouvement islamique, de cette "hydre verte" que larmée turque combat avec acharnement, et qui tente, comme en Iran, darriver au pouvoir grâce à une vague de fond populaire? Ou lAKP est-il au service dun opportuniste ambitieux, prêt, comme le pensent certains diplomates occidentaux, à "sacrifier tous ses principes pour arriver à la présidence de la République"? La politique que poursuivra lAKP au cours des prochains mois apportera peut-être une réponse à cette question vitale pour lavenir de la Turquie... De jeunes députés
Née en 1965, très élégante, Nimet Cubukcu nous reçoit tête nue, fardée et sans voile, au siège de lAKP à Ankara, entre deux séances du parlement. Elle a fait ses études de droit à Istamboul, mais ne parle pas de langue étrangère. Avocate, elle a milité pour les droits des enfants et la liberté dexpression. Ce sont ces activités en faveur des droits humains qui lont fait remarquer par les dirigeants de lAKP qui lont invitée, bien quapolitique, à rejoindre le parti pour les élections de Novembre 2002. Elue, elle fait partie de la commission contre la corruption et de la commission constitutionnelle. Cest une députée qui prend son travail très au sérieux: pendant 5 mois elle a travaillé plus de 15 heures par jour. Se considère-t-elle comme une croyante modérée, ou très pratiquante? "Dieu seul le sait, répond-elle évasivement, jessaie dobserver certaines règles, et pas dautres"... Ce qui lintéresse, ce sont les tribunaux pour enfants, et le problème des enfants des rues. Et la lutte contre la corruption. Et la réforme de la constitution -- en particulier des articles conférant des pouvoirs excessifs à larmée, grâce au fameux Conseil National de Sécurité. Ibrahim Ozal, né lui aussi en 1965, est un neveu de lancien président Turgut Ozal, mort subitement en 1993. Parlant parfaitement langlais -- il a fait des études dingénieur aux USA -- il est membre de la commission dharmonisation des lois avec celles de lUnion Européenne. Cest un dossier quil suit de très près. Il connaît par coeur le contenu de tous ces amendements. Au moment où il nous reçoit, souligne-t-il avec enthousiasme, le gouvernement vient dadopter le 7eme train de réformes législatives. "Mais, ajoute Ibrahim Ozal, il ne suffit pas de faire adopter des amendements: il faut les appliquer... Nous devons former nos juges et nos procureurs". Ardent partisan de ladhésion de la Turquie à lUnion Européenne, il souligne que cette adhésion permettra aux habitants de la Turquie de faire un bond économique et politique, comme la Grèce ou le Portugal: "Le peuple turc a le droit de jouir des normes politiques et économiques de lUnion Européenne", conclut-il avant de retourner assister à une séance du parlement. Une guerre larvée avec la bureaucratie Ibrahim Ozal a évoqué le problème majeur du gouvernement de Recep Erdogan: sa difficulté à faire appliquer les réformes adoptées par le parlement. Presque tous les cadres du parti évoquent cet affrontement entre le gouvernement de lAKP et la "bureaucratie" turque, alors quils restent beaucoup plus prudents, sinon muets, sur leurs relations avec les militaires: "La bureaucratie turque est le principal problème que nous rencontrons", souligne Ilker Ayci, responsable des relations extérieures de lAKP à Istamboul. "Les vieux fonctionnaires ont une mentalité héritée de la guerre froide. Nos juges et nos policiers ne croient pas à la justice, à légalité, aux droits humains. Mais nous allons construire une nouvelle bureaucratie, en mettant tout dabord à la retraite les fonctionnaires de plus de 61 ans, en mettant en place une nouvelle génération. Cela prendra du temps, mais nous y arriverons. Ce sera plus facile de travailler avec un personnel nouveau. Il nous faut faire preuve de courage et desprit de décision -- et bénéficier du soutien de la société". Allant plus loin dans son argumentation, Ilker Ayci explique: "Quand un ministre veut faire une nouvelle loi, il convoque des bureaucrates, et il leur demande de rédiger cette nouvelle loi. Et ensuite il la soumet au parlement. Mais les bureaucrates mentionnent des centaines de raisons de ne pas faire cette nouvelle loi. Les bureaucrates sont des professionnels, ils ont toujours raison. Ils gagnent toujours, sils ne sont pas loyaux au système". "La seule solution", conclut Ilker Ayci, un jeune cadre de 32 ans, très représentatif de cette jeune génération qui a pris le pouvoir avec lAKP, "cest de changer de personnel, nous devons nommer des gens qui croient en nous. Cest une lutte, car ils pensent quils sont forts. Il y a 2,8 millions de bureaucrates en Turquie. Cest beaucoup trop. Il faut en garder la moitié. Quelle expérience ont ces gens? Une expérience de tricherie, de tromperie, de corruption". Cette guerre larvée -- car cest véritablement de cela quil sagit -- entre lAKP et une administration mise en place par la dictature militaire du début des années 1980, empêche une évaluation objective de la politique poursuivie par le gouvernement de lAKP. Si lon considère par exemple la réforme législative permettant de donner des noms kurdes aux enfants, ou de publier des publications en langue kurde, faisant partie du 6eme train de réformes, on constate quelles ne sont pas appliquées par les fonctionnaires qui invoquent des circulaires administratives. Cest ainsi que pour empêcher de donner des prénoms kurdes, les fonctionnaires du service du recensement, qui enregistrent les naissances, mentionnent une circulaire datant de mai 2002 interdisant lemploi de prénoms non turcs. La loi a changé, mais la circulaire administrative est toujours en vigueur... Et certaines circulaires administratives sont émises par les gouverneurs de province. Qui est responsable? Le fonctionnaire qui applique une circulaire plus ou moins confidentielle, ou le ministre qui ne labroge pas? Lenseignement de la langue kurde a été autorisé par le train de réformes législatives adopté le 3 août. Mais le ministère de léducation a aussi tôt émis une circulaire administrative exigeant que les professeurs enseignant la langue kurde soient diplômés dune faculté de cette langue. Comme il ny en a pas, il ne peut pas y avoir denseignement de la langue kurde. Le journal "Radikal" cite le cas dun rédacteur en chef dune publication en langue kurde qui a été convoqué par la police turque qui lui a fait passer un examen de langue kurde, en lui faisant traduire un article. Les policiers qui, inutile de le dire, ne savaient pas le kurde, ont conclu que le rédacteur en chef ne connaissait pas assez bien sa langue, et ont exigé sa révocation!! Les mêmes circulaires et les mêmes arguties empêchent lapplication des réformes concernant la lutte contre la torture ou contre les violations de domicile par des perquisitions sans mandat. Les parlementaires ont beau adopter des réformes apparemment spectaculaires, un petit sergent dun village kurde ou un fonctionnaire municipal dune banlieue dIstamboul nen continuent pas moins dappliquer les vieilles directives. LAKP est-il véritablement en guerre avec une vieille bureaucratie héritée des gouvernements précédents, comme le soutient Ilker Ayci? Cherche-t-il à gagner du temps jusquaux prochaines législatives, en nommant peu à peu des fonctionnaires loyaux au parti? Sa marge de manoeuvre est-elle terriblement limitée par des militaires qui attendent le moindre faux pas pour renverser le gouvernement dErdogan? Ou certains de ses dirigeants jouent-ils un double jeu, comme le pensent certains analystes, promulguant des réformes pour satisfaire lUnion Européenne, en sachant quelles ne seront pas appliquées? Toutes ces questions et ces incertitudes contribuent à entourer laction du gouvernement de lAKP dune telle opacité que lon doit se garder de porter un jugement définitif sur sa politique, et que beaucoup de Turcs, à droite comme à gauche, sinterrogent sur sa véritable identité.. (Le Nouvel Observateur, N° 2039, 4 Décembre 2003)
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Nomades Kurdes Ghardaia, Mzab Fayçal d'Arabie Iles d'Aran
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