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Le message est marqué "Top Secret": il est adressé par le chef détat-major des forces armées turques au chef détat-major américain. Que propose-t-il? Le déploiement de plusieurs corps darmée turcs -- plusieurs dizaines de milliers de soldats -- sur un front très large, en Irak et en Syrie, jusquau 35eme parallèle, sur une ligne allant de Kirkouk, au Kurdistan irakien, jusquà Hama, en Syrie... LEtat-Major turc croit que son plan va être accueilli favorablement à Washington, car le Moyen-Orient est en crise, une révolution vient davoir lieu à Bagdad, des troupes américaines et britanniques sont en train de débarquer au Liban et en Jordanie... Cela ne se passe pas aujourdhui, mais... en juillet 1958. Le chef détat-major turc de lépoque est le général Feyzi Menguc, et son homologue américain le général Maxwell Taylor, chef du comité des chefs détat-major des forces américaines. LEgypte nassérienne et la Syrie viennent de fusionner pour former la République Arabe Unie. La monarchie a été renversée à Bagdad par le général Kassem. La guerre civile fait rage au Liban. Le Moyen-Orient est au bord de lexplosion. Mais à lépoque, les Américains navaient pas un besoin pressant des Turcs, et leur suggestion fut cordialement mais fermement repoussée. Des visées anciennes sur Kirkouk et Mossoul
Mais le noyau dur de lEtat turc -- essentiellement larmée et une certaine intelligentsia ultra-nationaliste -- na jamais renoncé à ses visées expansionnistes. Cela commence avec laffaire dAlexandrette, 35 ans avant linvasion de Chypre (1974). L'annexion du sandjak d'Alexandrette
On doit redouter un scénario similaire si les Etats-Unis laissent les Turcs envoyer au Kurdistan irakien plusieurs dizaines de milliers de soldats -- le double des effectifs américains, comme ils lexigent -- placés sous commandement turc. Certes cette armée turque aura dabord pour mission de nettoyer les quelque milliers de combattants du PKK-KADEK basés dans la région de Kandil, près de Kala Diza, dans la zone contrôlée par lUPK. Elle devra aussi désarmer les pechmergas de lUPK et du PDK et empêcher les partis kurdes irakiens de mettre en place des institutions fédérales. Mais son rôle essentiel sera de "protéger" les Turkmènes du Kurdistan irakien, et, dans un premier temps, de favoriser la création dune "région autonome turkmène", qui ne tardera pas à demander à... être réunie à la mère patrie! Combien de Turkmènes en Irak? Combien y-a-t-il de Turkmènes au Kurdistan irakien, et, dune façon générale, en Irak? Personne ne le sait. Au début du XXeme siècle, ces descendants des fonctionnaires et soldats ottomans dorigine turque formaient le coeur des grandes agglomérations de Souleimania, Erbil et Kirkouk, où ils vivaient dans la "citadelle", et de quelques petites villes (Tell Afar, Altun Kopri, Tuz Khurmatu, Mandili), tandis que Kurdes, Arméniens, Juifs et autres vivaient dans les faubourgs. Aujourdhui, leurs descendants sont-ils 3 millions, comme le revendique le "Front Turkmène" inféodé à Ankara, ou 500.000, comme ladmettent les Kurdes? Wafiq Samarrai, lancien chef de la sécurité militaire irakienne, aujourdhui réfugié à Londres, dit que selon le dernier recensement réalisé en Irak en 1987, ils constituaient environ 7 pour cent de la population irakienne. Selon Abbas Bayati, une personnalité turkmène modérée, secrétaire général de l"Union Islamique des Turcomans Irakiens", basé à Damas, ils seraient environ 300.000 dans la région contrôlée par les partis kurdes, et entre 1,5 et 2 millions pour lensemble de lIrak, pour moitié sunnites et pour moitié chiites. Il est dautant plus difficile de connaître leur nombre exact que le gouvernement de Bagdad procède depuis plus de 20 ans à une campagne darabisation, déportant tous ceux qui se revendiquent comme Turkmènes et Kurdes -- tandis que le Front Turkmène verse une rente aux Kurdes qui se déclarent Turkmènes avec lespoir déchapper ainsi à la misère: en Irak, la même personne peut se dire arabe, kurde, ou turkmène, en fonction de son interlocuteur ou de son intérêt du moment... Cest en tout cas cette carte turkmène que veut jouer larmée turque -- "les Turcs veulent mettre la main sur les puits de pétrole", conclut Abbas Bayati, "le combat pour Kirkouk est un combat pour le pétrole, pas pour les gens". Les Kurdes et lopposition irakienne attendent anxieusement de savoir si les Américains sauront -- et pourront -- sopposer encore aux visées turques, comme ils lont fait il y a près dun demi siècle. Le refus du parlement turc dapprouver laccès du territoire à plus de 60.000 soldats américains devrait les y encourager. (Site internet de RFI, 8 Mars 2003)
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