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Tous font le même récit : ils fuient linsécurité qui règne à Bagdad, Basra et Mossoul, les voiturs piégées, les enlèvements, et dune façon plus générale, la persécution des chrétiens par des groupes dislamistes fanatiques. Cest sans doute à Basra que lhémorragie est la plus grave: sur les quelque 2.000 familles de chrétiens qui vivaient dans la grande métropole chiite du sud de lIrak en 2.004, il nen reste plus aujourdhui quenviron 400, selon Mg Gebrail Kassab, lévêque chaldéen de Basra. Et ceux qui restent sont les plus pauvres, qui nont pas les moyens de fuir. Dr M.A. Y (bien que réfugiée au Kurdistan, cette femme médecin a demandé à nêtre identifiée que par ses initiales), a quitté Basra très vite après la chute de Saddam. Elle fait un récit terrifiant sur le sort de ses collègues : "Le Dr Abdoulla Hamid, un chirurgien, vice-doyen de lécole de médecine, a été abattu sur le seuil de sa clinique par un gamin de 15 ans. Un autre médecin, le Dr Jassem Fayçal, directeur dun hôpital, a été assassiné. Et ensuite un dentiste et un urologue! Tous étaient des musulmans Je ne me sentais plus en sécurité, et je suis partie, en laissant tout derrière moi, ma maison, ma clinique". Aujourdhui elle dirige le département de gynécologie du CHU de Dohok, une grande ville du nord du Kurdistan. A Basra de nombreux chrétiens qui géraient les magasins vendant de lalcool ont été la cible des extrémistes islamistes. Et léglise syrienne catholique de la ville a été incendiée après la déclaration de Benoit XVI sur le Djihad Dr M. E, la soeur de Dr M.A. Y, vient de terminer sa spécialité à Bagdad, doù elle est revenue en juillet dernier. Le récit quelle nous fait à Dohok est non moins édifiant : "Les dernières semaines, jétais forcée de mettre un tchador pour sortir. Les islamistes avaient rasé et battu deux étudiantes qui sortaient tête nue, et affiché leur photo un peu partout sur le campus, avec lavertissement : "Ne montrez pas vos cheveux, sinon nous vous raserons, et vous tuerons" Personne ne sait qui fait tout cela, ajoute-t-elle, des gens pénètrent dans nos bureaux la nuit, certainement avec la complicité demployés locaux. Qui sont ces terroristes ? Personne ne le sait, personne ne sait ce quils veulent. Mais si je dis que je suis médecin, on va me kidnapper, ou me tuer, parce quils pensent que je suis riche".
Beharé, 28 ans, réfugié dans le village de Levo, près de Zakho, aux confins turco-syriens du Kurdistan, vivait à Dora, un quartier très chaud de Bagdad où dès la tombée de la nuit chiites et sunnites saffrontent à coup de lance-grenades. "Nous nen pouvions plus, explique Beharé, chaque jour il y avait une ou plusieurs explosions de voitures piégées, on retrouvait des têtes décapitées. Nous sommes partis après lassassinat de dix jeunes chrétiens qui vendaient de lalcool". Madeleine, sa tante, ajoute : "Nous sommes persécutés en tant que chrétiens. IIs en sont arrivés à tuer les gens daprès leur carte didentité" ! Les chrétiens sont-ils victimes de lanarchie générale qui sévit en Irak arabe, ou sont-ils persécutés en tant que chrétiens ? Mgr Raban, évèque dAmadia et dErbil, répond prudemment : "Les chrétiens sont les victimes les plus faciles, ils nont pas de milices pour les protéger". Et dajouter : "Les chrétiens sont victimes du commerce du kidnapping, organisé par les criminels qui ont été libérés de prison pendant les derniers jours du régime de Saddam. Et aussi de terroristes fanatiques qui procèdent à une véritable extermination religieuse, qui veulent changer la démographie. Cest une catastrophe pour tout lIrak". Mgr Raban est bien placé pour parler de la menace qui pèse sur la communauté : il a lui même été lobjet de menaces répétées par téléphone, par des individus très bien renseignés sur ses activités, qui lont appelé à multiples reprises sur son téléphone portable pour lui dire "Ou vous collaborez avec nous, ou ." Enlèvements de prêtres
Un autre prêtre, le père Saad Serop, professeur au séminaire, a été enlevé à la mi-août alors quil circulait dans Bagdad au volant de sa voiture. Trois hommes armés lont arrêté en lui disant, "Changez dauto, nous avons besoin de vous dix minutes", et en ajoutant à lintention de deux jeunes chrétiens qui étaient avec lui "Ramenez la voiture à léglise". En fait de dix minutes, ils devaient le garder environ trois semaines. Lenlèvement sétait déroulé de façon "correcte", mais ensuite le père Saad avait été sérieusement maltraité. Libéré le 10 septembre dans un état de choc, il a dû être hospitalisé. Le 16 septembre, cétait le secrétaire du patriarche chaldéen, le père Bassel Yeldo qui était sequestré pendant 24 heures. Mais un nouveau pas dans lescalade de la terreur a été franchi avec lenlèvement à Mossoul le 9 octobre du prêtre syrien orthodoxe Paulos Iskandar. Lenlèvement a été revendiqué par un groupe islamique inconnu, qui a réclamé une rançon de 280.000 Euros, et demandé au Pape de présenter ses "excuses" après ses déclarations sur le Jihad. On devait découvrir quatre jours plus tard, le 13 octobre, le corps décapité, encore vêtu de sa soutane, du père Paulos Iskandar, à lest de Mossoul. Sa tête na pas été retrouvée. Il a été inhumé le lendemain, en présence de tous les évêques de Mossoul. Ce drame -- pour la premuère fois, des preneurs dotage ont osé exécuter un prêtre -- a achevé de frapper de terreur la population chrétienne dont la fuite vers le Kurdistan saccélère. Paradoxalement, cet exode des chrétiens de lIrak arabe vers le Kurdistan est bien accueilli par les autorités religieuses du Kurdistan et par les dirigeants kurdes. Pour les évêques du Kurdistan, qui se lamentaient de la "désertification" du Kurdistan, on assiste, comme le dit Mgr Petros Harbole, évêque de Dohok, à un "véritable printemps de mon diocèse". De nombreux villages chrétiens qui avaient été rasées dans les années 1960-70 revivent. Dans tout le nord du Kurdistan, dans cette région montagneuse qui sétend autour de Zakho, Dohok, et Amadia, le long de la frontière turque, les villages chrétiens qui avaient été rasés par larmée irakienne sont reconstruits par le gouvernement kurde de Massoud et Nechirvan Barzani, et par le bureau de Sarkis Aghajan, le ministre des finances, un chrétien (nestorien) qui supervise et finance cette opération (la construction de chaque maison de 3 pièces revient à 17-18.000 dollars). Abandonné depuis 30 ans par ses habitants qui avaient fui vers Zakho, Bagdad et les Etats-Unis, Sharanesh, près de la frontière turque, est à nouveau habité. Habib Issa Toma, le mukhtar (maire) du village, réfugié à Zakho, à une demie heure de route, revenait camper lété dans son verger depuis une dizaine dannées. En novembre 2.005 il a pu sinstaller dans lune des vingt maisons reconstruites par le gouvernement kurde dErbil. Cinquante autres maisons sont en cours de construction dans ce village encaissé dans une magnifique vallée de haute montagne. Hanna, une mère de quatre enfants, qui vivait dans le Nouveau Bagdad avec Akram, son mari, installateur dantennes de télévision, est arrivée à Sharanesh le 4 juillet et se dit très heureuse de revivre dans le village de la famille de son mari. "Ici il y a la paix. On peut visiter nos voisins, et je pourrai aller à lécole" , ajoute sa fille Nermin, 16 ans. En attendant que leur maison soit terminée Hanna et sa famille campent chez des parents, déménageant tous les mois pour ne pas abuser de leur sollicitude "Ici on est tous parents, on est tous chrétiens", souligne Mgr Petros Harbole. Seule ombre au tableau, pour Hanna, labsence de travail pour son mari. La seule occupation des habitants de Sharanesh, cest lexploitation des magnifiques vergers qui sétendent sur plusieurs kilomètres dans la vallée. Pour linstant ils survivent grâce à laide de leurs parents réfugiés aux Etats-Unis, et à lallocation mensuelle versée par le gouvernement kurde -- environ 100.000 dinars par famille, soit 13 Euros. Mais Hanna se lamente : léglise de Sharanesh na pas encore été reconstruite, "et pour moi, cest plus important quune maison". A quelques kilomètres de là, dans le village de Levo dont les premières maisons ont été reconstruites par des ONG européennes il y a une dizaine dannées, et léglise il y a cinq ans, la situation est différente : cest à Levo qua été foré il y a quelques semaines un des premiers puits de pétrole du Kurdistan par la société norvégienne DNO, qui a employé des hommes du village. Souffrant du manque deau et délectricité, les habitants de Levo espèrent que lexploitation de "leur" pétrole transformera leur existence. Ce retour des chrétiens qui ont vécu dans les grandes villes arabes de lIrak ne se fait pas sans problèmes. Nazhat, une jeune fille de 20 ans, professeur danglais, avoue regretter la belle vie de Bagdad. "Cétait une ville de rêve, dit-elle. Si la situation redevient normale, je serai la première à y retourner, à pied sil le faut. Mes amies me manquent. jadorais faire du shopping, aller avec elles au restaurant, au théâtre Levo (doù sa famille est originaire) est une prison ! ". Heureusement pour elle, Nazhat doit se marier dici peu avec un chrétien de Zakho. Mais tous les jeunes nont pas cette chance. Le problème des terres Autre problème, plus grave, le problème des terres. Dans certains villages, comme Pechkabour, Deir Aboun, et Karaoulla, les terres ont été occupées après 1975 par des Arabes, et après 1991, quand les alliés ont créé le sanctuaire kurde (safe haven), par des tribus kurdes musulmanes -- les chrétiens ne manifestant alors aucunement lintention de revenir dans leurs villages. Aujourdhui, le gouvernment kurde a fait évacuer ces villages par les Kurdes -- en versant des indemnités à chaque famille kurde (de lordre de 10.000 dollars par famille) -- mais les Kurdes musulmans saccrochent aux terres. A Pechkabour, notamment, les terres des chrétiens sont occupées par des Kurdes de la tribu des Miran, qui disposent dappuis importants au sein du régime (un des leurs est membre du bureau politique du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani). A Karaoulla, sur la rive de la rivière Habour, village évacué et détruit en 1975 par larmée irakienne, qui navait même pas laissé aux habitants le temps de terminer leur repas, les terres du village sont occupées dun côté par des Kurdes musulmans, et de lautre par des Kurdes Yézidis, venus en 1992. Le gouvernement kurde a commencé à construire une dizaine de maisons pour les chrétiens en 2.005, et 70 nouvelles maisons sont en cours de construction. "Si nous ne récupérons pas nos terres, quallons nous devenir ? ", se lamente le mukhtar, Hormiz Toma Moussa. Et pourtant, chaque jour arrivent de nouvelles familles de réfugiés -- nous avons même assisté à larrivée dune famille qui a été réduite à camper dans une pièce de lancienne casemate de la police irakienne, avec laide du frère du chef de famille, un certain Nicolas, qui vit à Sarcelles ! Deir Aboun, sur la route de Zakho à Pechkabour, a été entièrement détruit en 1975, à lexception de léglise. Les premières maisons du village ont été reconstruites il y a 3 ans par une ONG, les suivantes par le gouvernement dErbil. Cinquante maisons en cours de construction doivent sajouter aux quatre vingt cinq déjà construites. Plus de cent familles sont déjà revenues de Zakho et de Bagdad. Et il y a même un chrétien, Akram, qui envisage de revenir des Etats-Unis, mais se heurte aux réticences de sa femme et surtout de ses enfants, un garçon et une fille de 10 et 12 ans.. Si la vie dans ces villages satisfait les chrétiens dun certain âge, elle pose de nombreux problèmes aux jeunes. Les jeunes chrétiens qui reviennent de Bagdad ne parlent en effet que larabe et le sureth (la langue des chrétiens dIrak). Ils ne peuvent donc pas suivre des cours en langue kurde -- langue denseignement dans la majorité des écoles du Kurdistan -- ni même aller dans des écoles de la minorité chrétienne, en langue sureth, quils parlent, mais ne savent pas assez pour la lire ou lécrire (Saddam Hussein navait pas autorisé lenseignement en sureth à Bagdad). Dans la vie quotidienne, tous ces réfugiés chrétiens ne peuvent pas communiquer avec leurs voisins kurdes, surtout dans les zones rurales, où le nombre de Kurdes parlant larabe est très limité. En conséquence, un certain nombre de jeunes chrétiens prennent le risque de retourner à Bagdad poursuivre leurs études. Et si les spécialistes chrétiens -- médecins, ingénieurs, techniciens -- trouvent facilement du travail, la grande masse, ces petites gens qui vivaient à Bagdad de petits boulots ne peuvent trouver du travail dans les villages du Kurdistan et ils y mènent une vie dassistés, survivant grâce aux allocations du gouvernement kurde et à laide de leurs parents qui ont émigré à létranger -- rien quaux Etats-Unis, il y aurait 250.000 chrétiens irakiens dans létat du Michigan, 50.000 en Arizona, et 30.000 en Californie. Isolés linguistiquement des Kurdes qui les ont accueillis, ces réfugiés chrétiens, traumatisés par les crimes des extrémistes musulmans de Bagdad, Basra et Mossoul dont ils ont été les témoins et parfois les victimes, sont aussi manipulés par la propagande du mouvement nationaliste assyrien, basé aux Etats-Unis, qui tente de faire revivre le mythe de la nation assyrienne. "Nous les chrétiens, nous avons une histoire, assène un chrétien de Bagdad réfugié dans le village dArraden, près dAmadia. Il y a 2.000 ans, il ny avait pas de Kurdes ici. Nous étions trente millions. Aujourdhui, nous ne sommes pas un million. Où sont passés les autres ? Les Kurdes prétendent que la terre leur appartient, leur nombre augmente sans cesse". Et de conclure : " Les chrétiens nont pas de futur en Irak, même les enfants vous le diront. Aujourdhui les chefs kurdes construisent des maisons pour nous, pour donner une bonne image deux. Mais lextrémisme viendra, insidieusement, comme à Basra. On ne peut pas contrôler linfluence des extrémistes, on ne peut pas larrêter. On ne peut pas changer lislam : un jour ils vous appellent "mon frère", le lendemain ils vous tuent. Le plus étonnant, cest que le réfugié chrétien qui prononce cette diatribe le fait dans une maison qui lui a été donnée par un gouvernement kurde, présidé par un premier ministre musulman, Nechirvan Barzani, dont le ministre des finances, Sarkis Aghajan est un chrétien qui gère laide financière aux réfugiés chrétiens, une aide considérable, bien plus importante que celle qui est fournie aux réfugiés musulmans. Cest ainsi que les quelque 15.000 familles de kurdes musulmans qui ont fui Mossoul depuis le début des troubles ne bénéficient daucun programme gouvernemental de construction de logements. Interrogé sur les motivations des dirigeants kurdes, Mgr Petros Harbole estime quil ne faut pas négliger déventuelles pressions des dirigeants protestants américains et de la diaspora kurde sur les chefs kurdes. Ni leur désir de faire venir une population par définition hostile à la propagande des mouvements islamistes. Un responsable kurde ajoute que ces réfugiés chrétiens sont les bienvenus au Kurdistan parce quil y a dans cette communauté une élite -- des médecins, des ingénieurs, des techniciens -- qui fait défaut au Kurdistan. Il convient que cette assistance a aussi pour but de couper court à la propagande du mouvement nationaliste assyrien. Et avec une pointe dhumour typiquement kurde, il conclut que les chefs kurdes ne peuvent tirer que des avantages de la présence dune minorité pas susceptible de faire un coup détat. (Le Monde 2, N°141, 28 Octobre 2006) postmaster@chris-kutschera.com |
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