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Grève de la faim jusqu'à la mort, par solidarité...
Une chapelle ardente révolutionnaire
Ahmet Kulaksiz, 42 ans, le père de Zehra et Djanan, est manifestement accablé. Son plus jeune frère est en prison depuis six ans, sans avoir encore été jugé. Il a déjà perdu une fille, et il risque de perdre la seconde... “Il est inutile de me demander s’il faut arrêter ou pas”, dit d’emblée Ahmet Kulaksiz, “nous en avons longuement discuté avant qu’elles ne commencent... Elles font ce qu’elles veulent”. Il est venu apporter des puzzles et des mots croisés à sa fille Zehra “pour occuper son esprit, pour qu’elle vive plus longtemps”. Enfermé dans un profond silence, le père de Zehra se borne à dire: “Nous voulons que le gouvernement négocie avec eux... Les demandes des prisonniers sont normales, elles sont humaines, raisonnables: ils ne demandent pas leur libération, ils ne demandent pas que leur sentence soit écourtée, ils veulent vivre ensemble, avec leurs idées. Si le gouvernement le veut, il peut résoudre cette crise; sinon, il sera responsable de leur mort”... Hulya Simsek, née en 1963 à El Azig, en plein pays kurde, affirme pourtant que sa famille est... d’origine arabe. Elle fait la grève de la faim par solidarité avec son frère Zeynal Abidine Simsek, 25 ans, arrêté et emprisonné depuis 1996, qui a été transféré dans une cellule de type F à la prison d’Edirne. Quand on lui demande pourquoi elle fait la grève de la faim, elle répond sans hésiter: “J’appartiens à une famille très politisée: mon grand père, déjà, était dans l’opposition... A L’âge de 9 ans, je savais ce que c’était que la politique... J’ai visité mon frère en prison, et moi même j’ai eu affaire à la violence et à l’oppression de l’Etat. C’est pourquoi j’ai commencé cette grève, sans le moindre doute”. Sakine, sa mère, qui vit à Erzinjan, à plusieurs centaines de kilomètres d’Istamboul, est venue voir sa fille. Elle réalise parfaitement que celle-ci est très affaiblie, et, à plus de 170 jours de ce régime, entre dans la période dangereuse. Mais elle approuve sa fille: “L’Etat nous traite avec une telle violence, de toute façon, nous mourrons, que nous mangeions ou pas”. Si on fait remarquer à Hulya qu’il vaudrait peut-être mieux préserver sa vie, que sa mort et celle de ses camarades vont affaiblir son parti, elle répond: “Je veux apprendre aux gens à résister à la violence de l’Etat; ma mort leur apprendra à résister jusqu’au bout, à ne pas arrêter... Et à la fin l’opinion publique va se réveiller. Et de toute façon, en Turquie, tout le monde a faim (elle rit), ce n’est pas une vraie vie”. Seul dans une autre chambre, Rechit Sari, 42 ans, un ancien marin (il se dit capitaine) et directeur d’une agence de tourisme, est lui aussi décidé à poursuivre la grève de la faim jusqu’au bout. En nettement meilleur état que Zehra et Hulya, qui ont commencé la grève de la faim trois semaines avant lui, Rechit tient salon dans sa chambre, et explique en détails le régime qu’ils observent tous: de l’eau, du thé, et une boisson spéciale, “Fishek” (la balle), que les prisonniers avaient mis au point pendant la grève de la faim de 1996 à la prison de Bayram Pacha, à Istamboul: un mélange d’eau, de sel, de sucre et de jus de citron. Beaucoup de grévistes de la faim prennent aussi de la vitamine B1 -- ce qui explique qu’ils puissent résister aussi longtemps. Mais après 138 jours de ce régime, Rechit a perdu 22 kilogrammes et ne pèse plus que 62 kg. Pourquoi porte-t-il un ruban rouge autour du front? “Notre but n’est pas de mourir, mais cela nous arrivera peut-être”, explique-t-il; “quand j’ai commencé la grève, j’avais des objectifs, et j’ai promis de continuer jusqu’à ce que j’obtienne satisfaction: le ruban rouge est un signe de cette promesse”... Rechit a trois buts: obtenir la fin des transferts des prisonniers dans les cellules isolées de type F; la fin du transfert des grévistes dans des hôpitaux, où, affirme-t-il, “l’Etat nous torture, nous fait mourir plus vite”; et enfin l’ouverture de négociations avec des représentants de l’Etat, pas avec des médiateurs: “Il faut des négociations directes”. Rechit commence à souffrir de maux de tête, de douleurs musculaires, de troubles de la vue et de l’ouie, mais globalement, il ne se porte pas trop mal: “Et je me sens bien, car je suis responsable des gens qui sont à l’intérieur des prisons, et que vous, les journalistes, vous ne pouvez pas rencontrer”... “Et je suis comme ça, conclut-il, je ne peux pas rester sans rien faire, je suis responsable de la prochaine génération, je veux qu’elle ait un meilleur futur: si l’Etat réussit à détruire l’esprit des gens à l’intérieur des prisons et aussi à l’extérieur, le pays sera comme un jardin de roses sans épines”... Une opinion publique anesthésiée Commencé le 25 octobre de l’année dernière, ce mouvement de grève de la faim a déjà fait au total 23 victimes, dont cinq à l’extérieur des prisons. Mais de façon assez étonnante, il suscite peu d’échos dans la société turque. En fait, l’opinion a basculé après l’échec d’une médiation de représentants de la société civile et d’intellectuels turcs: la première délégation comprenait Metin Bakkalci, le vice-président de l’ordre des médecins, Yucel Sayman, président du barreau d’Istamboul, Mehmet Bakeroglu, vice président du groupe parlementaire islamiste (parti de la Vertu) à l’assemblée, et un journaliste de Joumhouriyet. La seconde délégation était composée de trois écrivains très connus en Turquie et à l’étranger, Yachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli, qui étaient déjà intervenus lors d’une mouvement identique en 1996, et qui étaient alors parvenus à mettre fin à une grève de la faim qui avait déjà fait 12 morts. Les médiateurs ont proposé aux prisonniers de suspendre leur grève, en leur disant qu’en contrepartie l’Etat allait retarder les transferts des prisonniers dans les nouvelles cellules de type F, amender l’article 16 de la loi anti-terroriste (qui gère notamment les conditions de détention des détenus condamnés pour actes de terrorisme) et autoriser les prisonniers à se réunir à l’intérieur des prisons par groupes de neuf -- les prisonniers voulaient que ce soit dix huit... Selon des informations concordantes, les représentants de plusieurs organisations de prisonniers avaient accepté cette proposition, quand une consigne venue de Bruxelles -- où, dit-on, vit en exil Dursun Karatas, le leader du DHKP-C, a tout fait échouer: le DHKP-C a fait pression sur les autres organisations pour qu’elles rejettent ce compromis. Son refus de tout compromis et son obstination à vouloir amener un représentant de l’Etat à négocier directement avec les représentants élus des prisonniers ont alors amené les médiateurs à se retirer... Quelques jours plus tard les forces de police lançaient une opération brutale contre les dortoirs des prisons où étaient retranchés les grévistes de la faim, faisant 32 morts, dont deux policiers. Trois ou quatre prisonniers s’étaient immolés au moment de l’attaque des forces de l’ordre, mais les autres ont été tués par les policiers... Au même moment les forces de sécurité exerçaient de fortes pressions sur les ONG, associations et revues soutenant les prisonniers, procédant à un certain nombre de gardes à vue et effectuant des perquisitions, avec saisies de matériel informatique et registres, notamment au siège de l’IHD et à celui du barreau d’Istamboul. Plusieurs responsables ont été inculpés de “soutien à des organisations illégales”. Depuis, l’opinion publique turque assiste apparemment indifférente au drame qui se déroule devant elle, enregistrant sans réagir l’annonce de nouveaux décès -- on en est maintenant à 22. Eren Keskin, secrétaire générale de l’IHD (Association des Droits de l’Homme) à Istamboul, souligne que “tout le problème est là: sans l’opinion publique, on ne peut rien faire: et la plupart des gens ne voient dans les prisonniers que des terroristes, car ils ne disposent que des informations des media turcs qui sont manipulés par l’Etat”. Nous en avons eu la preuve évidente: notre entretien avec Eren Keskin a été interrompu par l’arrivée d’une journaliste de la chaîne de TV turque NTV, pressée de faire son interview: Eren Keskin voulant parler devant une affiche de son association sur une campagne de solidarité avec les prisonniers, la journaliste de NTV lui a demandé de se mettre devant un mur nu, “neutre”... Il est clair pour Eren Keskin qu’il n’y a rien à attendre du gouvernement: “Le ministre de la justice ne peut rien, il est l’exécutant qui applique les décisions du “conseil national de sécurité”. On peut dire que c’est un perroquet: la Turquie est toujours gérée par une constitution rédigée par les militaires il y a 20 ans”. Mais si on tente de discuter avec les militaires, ils renvoient la balle, en disant: “Nous ne sommes pas responsables, ce n’est pas nous qui rédigeons les lois”. Poussant plus loin l’analyse, Ruchen Chaker, ancien journaliste devenu l’éditeur des Editions Metis, estime que cette crise reflète aussi “le décalage entre toute la société turque et la gauche turque, et entre la gauche turque et le DHKP-C... C’est un problème de fractions, c’est l’aventure de la gauche turque. Les gens du DHKP-C continuent de lutter comme dans les années 1970, mais la société turque continue de changer”. Sur les quelque 80.000 prisonniers détenus dans les prisons turques, un peu moins de 12.000 sont des prisonniers politiques. Si on exclut 10.000 prisonniers du PKK, qui ne participent pas au mouvement de grève de la faim, il reste environ 2.000 prisonniers appartenant à une pléiade de groupuscules de l’extrême-gauche turque -- le DKHP-C, TIKKO, TKV, et de petits groupes communistes révolutionnaires aux sigles changeants. Si certains ont des revendications très concrètes concernant la vie quotidienne des prisonniers, les trois premiers formulent des demandes très larges, pratiquement impossibles à satisfaire à bref délai, comme la fermeture des prisons de type F et la suppression des cours de sûreté de l’Etat. “Les dortoirs où sont entassés de 60 à 100 prisonniers, dormant quelque fois à trois dans un même lit, sont inacceptables pour nous”, déclare Selahatin Esmer, secrétaire général de la Ligue des Droits de l’Homme à Ankara. “Et il faut être réaliste, on ne peut pas revenir en arrière et détruire les prisons avec les cellules de type F; mais on peut procéder à des modifications architecturales, laisser les portes des cellules ouvertes pendant la journée pour permettre aux prisonniers de se rencontrer. Le problème, c’est que les prisonniers sont entièrement à la merci de l’administration des prisons, exposés aux brimades, à tous les dangers... Les amendements à l’article 16 ne sont pas suffisants: la preuve: les prisonniers qui ont été transférés dans des cellules de type F le 19 décembre dernier ne sont pas encore sortis de leurs cellules -- sauf pour les visites hebdomadaires de leurs familles”. Le règlement des prisons soumet en effet les activités culturelles et sportives des prisonniers au bon vouloir de l’administration: il s’agit d’une “rééducation” et non d’un droit. Il est évident que les intellectuels turcs et les responsables des ONG ont peu de sympathie -- c’est le moins qu’on puisse dire -- pour le DHKP-C et pour son leader, Dursun Karatas: “On leur propose des cellules de luxe, ils ont fait un choix -- le mauvais choix -- c’est leur problème”, dit un professeur de lycée, ajoutant: “leur exaltation ne suscite pas de sympathie: ils sont en train de fabriquer des martyrs dont on utilisera les photos plus tard”. “Pour ce parti, il n’y a qu’une seule voie, la sienne. Le reste, c’est l’enfer: ils n’acceptent pas qu’un arbitre décide: tu as raison, ou tu as tort”, remarque Ruchen Chaker. “Ces organisations n’ont plus rien à voir avec le socialisme”, affirme Fikret Baskaya, un intellectuel de la gauche turque qui vient d’être condamné à 16 mois de prison pour un article sur le procès d’Ocalan. “Ce sont des sectes politiques qui ne comprennent pas ce qui se passe dans leur société et dans le monde; le leader de chaque groupe décide tout, se considère comme le leader de la révolution et traite ses membres comme des soldats”. Mais dans les jours qui viennent plusieurs dizaines de grévistes de la faim risquent d’atteindre un stade critique -- et de mourir. Comme le souligne Eren Keskin, “les prisonniers qui font la grève de la faim, et ceux qui le font en dehors des prisons, sont des citoyens. Il faut discuter avec eux et trouver une solution”. Sinon, ce sera l’hécatombe. Et tout le monde sera responsable. (Al Wasat, 5 aout 2001, Internazionale, 27 Iuglio 2001)
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