CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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FRANCE : Immigrés, les "orphelins" de la politique française

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Harry Wu

Gousman Iskhakov

Gousman Iskhakov, Mufti de Kazan

 

 

 

travail a la chaineSur les chaînes de production, aux presses, dans les ateliers de peinture des usines automobiles de la région parisienne, les ouvriers sont à 95% sinon à 100% des travailleurs immigrés. Pourquoi? Pour une fois, tous les leaders de la communauté immigrée sont d’accord: “Le Français des années 1970-80 est un Français gâté”, dit Yassir, un des responsables de la CSL de Talbot à Poissy (la CSL est le syndicat maison des usines Peugeot-Citroen), il a tout trouvé sur la table, la sécurité sociale, les congés payés, la discothèque, la bibliothèque. Il compte sur l’école pour devenir quelqu’un d’autre, il n’admet pas le travail sur la chaîne, l’exploitation”...

Pour Dali Abdel Razzak, l’un des dissidents qui claquèrent la porte de la CGT en décembre 1983, “le travail des immigrés, c’est le travail le plus mal payé et le plus pénible, sur les chaînes et aux presses”. Né à Nemours (Ghazaouet), en Algérie, en 1953, Dali Abdel Razzak est arrivé en France en 1973 avec une guitare, et il a joué dans les cafés arabes. “Ca m’a plu, dit-il, c’est un beau pays, j’ai décidé de rester”. En 1976, il s’est Aka Ghazimarié et il a découvert le travail à la chaîne. S’exprimant dans un très bon français, Dali Abdel Razzak décrit admirablement le travail des immigrés, les servitudes du travail à la chaîne, le caractère répétitif, insupportable, du travail aux presses: “Il faut prendre une pièce qui pèse jusqu’à 6kg, la poser, la presser, la reprendre; la cadence varie de 500 à 550 à l’heure; si on retire ses gants pour se moucher, on ne s’en sort pas... On a le droit d’aller aux toilettes 7 minutes toutes les 4 heures! Pour les repas on a 36 minutes: si on compte 5 minutes pour se laver, 7 à 10 minutes de queue, il reste 15 à 20 minutes pour manger”.

Le plus mal payé

Faisant le travail le plus pénible, l’immigré est aussi le plus mal payé. “Un de mes collègues embauché en 1963 a un salaire de base de 4.700 F,  il n’a pas atteint les 5.000F”, dit Dali Abdel Razzak, “mais en fait il gagne souvent moins: à cause du chômage technique, en ce moment, je gagne tout juste 3.000 F par mois” (alors que le salaire minimum garanti se situe au-dessus de 4.000F).

AkaGhaziComment l’immigré a-t-il accepté de telles conditions de travail sans se révolter? La passivité des immigrés était une des raisons de leur recrutement: les agents recruteurs embauchèrent plus spécialement dans la région du Sous, dans le  Sud marocain, où la population paysanne berbère est très attachée aux valeurs traditionnelles -- à la famille, à la monarchie, à la religion. L’Office national d’immigration recruta aussi dans le Rif, et dans la région de Figuig. Il y eut relativement peu de recrutement en Algérie, l’Algérien étant considéré comme “rebelle”...

Le système CSL

Transplanté directement de son douar dans une usine de la région parisienne, l’ouvrier marocain, qui souvent a payé l’agent recruteur pour être sélectionné, est mis sur la chaîne. Et il découvre vite qu’il y a de nombreux avantages à entrer dans le système CSL. Syndicat maison, la CSL se présente comme un syndicat “indépendant”. En fait, c’est une émanation du patronat, qui soumet les travailleurs immigrés à une rude discipline, en les embrigadant dans un système qui repose sur un ensemble de menaces et d’avantages. En matière de logement, par exemple, un ouvrier qui a adhéré à la CSL obtient un logement dans les deux mois, tandis que s’il est à la CGT, il peut attendre toute sa vie. A l’usine, les “bons” ouvriers sont nommés techniciens d’atelier, avec un salaire deux fois supérieur à celui du simple ouvrier, “alors qu’ils ne savent même pas régler une machine”, affirme Abdalla Frayggi, délégué CGT chez Talbot, à Poissy. Et la plupart de ces “techniciens” ne travaillent pas, mais se bornent à surveiller leurs camarades.

Violemment anticommuniste, la CSL met constamment en garde ses adhérents contre toute velléité de militantisme -- surtout dans un syndicat tel que la CGT. Pour ceux qui passaient outre, la sanction était sévère: un des plus anciens militants syndicalistes marocains en France, Abdalla Frayggi, travaille à Poissy depuis 1967. Il a adhéré à la CGT en 1972,  mais, raconte-t-il, à l’époque si un travailleur immigré était vu en train de discuter avec un militant CGT, il était immédiatement licencié: “Aussi pendant deux ans, je suis resté clandestin”.

“En 1974, ils ont décidé de licencier 600 à 700 ouvriers; alors, j’ai décidé de me déclarer comme délégué syndical, pour pouvoir rester. A cette époque-là, je travaillais à la chaîne, on est à un mètre, un mètre et demi du copain; quand je me suis déclaré, on m’a isolé  dans une pièce, seul; les gars ne me disaient plus bonjour; au restaurant, ils ne mangeaient plus à côté de moi”...

Simultanément, la direction met en place un système de petits chefs -- les interprètes, les surveillants, auxquels il faut donner régulièrement une bouteille de Ricard, et, au retour des vacances, ramener des cadeaux. “Ils ne jugent pas d’après le travail”, dit Dali Abdel Razzak, “ce qu’il faut, c’est être bien avec eux. Ceux qui sont mal vus en subissent les conséquences”. “Mohammed, travaille et tais-toi” était une remarque courante. Et si l’ouvrier disait qu’il ne pouvait pas accélérer la cadence, le contremaître ne se gênait pas pour dire: “Tant que les  Arabes font la loi ici, on va à la casse”.

De son côté, l’ambassade du Maroc a pesé de tout son poids sur la communauté immigrée pour qu’elle reste à l’écart des conflits sociaux -- et pour empêcher sa politisation. “Il est évident”, dit Abdalla Frayggi, “que si notre niveau de conscience politique s’améliore, on va regarder la politique marocaine avec un autre oeil”. Parfois l’ambassade n’hésite pas à intervenir directement, en faisant arrêter des militants syndicalistes lors de leur retour en vacances au Maroc.

Mais le plus souvent, l’ambassade du Maroc préfère agir par l’intermédiaire de l‘Amicale des travailleurs et commerçants marocains en France, association créée en 1973 pour propager ses mots d’ordre. Comme la CSL, l’Amicale brandit alternativement avantages et menaces. Côté avantages, elle proposait ses services sociaux aux travailleurs marocains. Par ses liens avec la banque Chaabi, elle facilitait les transferts de fonds des immigrés et leur obtenait des prêts. Elle leur permettait aussi d’acquérir des terres au Maroc à des prix avantageux.

Côté menaces, elle n’hésitait pas à intervenir pendant les grèves: ses représentants circulaient -- sans mandat syndical -- dans les ateliers des usines, disant aux ouvriers immigrés: “Ne faites pas la grève, c’est contre l’intérêt du Maroc”. En fait, le jeu de l’ambassade est extrêmement ambigu: si elle a pesé de tout son poids pour briser les grèves pendant le septennat de Giscard d’Estaing, elle aurait joué un rôle peu clair après l’arrivée de la gauche au pouvoir: selon Said Amadi, permanent de l’Association des travailleurs marocains en France (issue de l’opposition marocaine), “l’ambassade a ses comptes à régler avec le gouvernement français de Mitterrand, allié privilégié de l’Algérie”.

Tournant décisif

Pourquoi un système aussi bien rôdé a-t-il soudain cessé de fonctionner? Tous les témoignages lient le changement d’attitude des travailleurs immigrés -- la disparition de la peur -- à l’arrivée de la gauche au pouvoir avec l’élection de François Mitterrand en mai 1981: “Avant, dit Dali Abdel Razzak, on avait très peur des autorités marocaines: l’arrivée de Mitterrand, ça a aidé à casser le système: Giscard, le pote de Hassan, est parti”!

Comme l’explique Mohammed Chellah, un Marocain de 34 ans, originaire du Rif, qui est aujourd’hui délégué CFDT à l’usine Chausson de Gennevilliers, “des syndicats, je ne connaissais que le nom...La grève? Je savais encore moins ce que c’était. Pour moi, ma première grève fut un grand évènement; il y avait des prises de parole, des manifestations, des banderoles, pour moi tout était nouveau”.

Le cheminement d’Akka Ghazi, aujourd’hui secrétaire de la CGT de l’usine Citroen d’Aulnay, a aussi été très lent: arrivé en France en 1972, il a fonctionné pendant 10 ans dans le cadre du système CSL, et n’a adhéré à la CGT qu’en 1982. Pourquoi à la CGT? “Moi, le jour où ils ont voulu m’écraser, j’ai réfléchi: quand on se bat contre quelque chose, on cherche un objet pour l’assommer...Quand quelqu’un vous donne des consignes, le jour où vous n’êtes plus d’accord, vous faites le contraire pour l’emmerder”.

Les motivations d’Akka Ghazi sont assez transparentes: son adhésion à la CGT n’est pas l’aboutissement d’un choix idéologique, mais comme le dira Dali Abdel Razzak, “le seul moyen de briser les chaînes de la répression”. Mais cela n’empêche pas Akka Ghazi de faire une carrière fulgurante: presque du jour au lendemain, il devient le responsable CGT de l’usine d’Aulnay. La télévision multiplie les interviews. Il est reçu par les ministres qui cherchent une solution à la crise de l’industrie automobile française.

Un fils de paysan réaliste

Ce succès suscite bien des jalousies. Pour certains, c’est la télévision qui a “créé” Akka Ghazi: “Les cameramen de la TV cherchaient un immigré qui parle français”, dit un de ses camarades marocains qui n’apprécie pas l’attitude politique d’Akka Ghazi, “les autres délégués étaient intimidés, Akka Ghazi s’est avancé... et tous les soirs la TV revenait en demandant: “où est le gars qui parle français”.

D’autres y voient un choix délibéré de la CGT, qui préfère avoir affaire à une personnalité “neutre”, comme Akka Ghazi, plutôt qu’à un immigré organisé, ayant une conscience politique; ses compatriotes qui militent dans l’opposition marocaine lui reprochent de flirter avec l’ambassade marocaine, et d’avoir organisé la Fête du trône avec les fonds du comité d’entreprise. Ce fils de paysan est surtout un réaliste qui aime dire: “Moi, je ne me jette pas à l’eau si je ne sais pas nager”.

Akka Ghazi exerce indéniablement un grand ascendant sur ses compatriotes marocains et sur tous les travailleurs immigrés d’Aulnay, auxquels il s’adresse alternativement en français et en arabe, de façon très directe: “C’est fini la peur, mes camarades, vous avez gagné votre dignité, votre liberté... Nous sommes prêts à mettre la politique de la direction dans la poubelle... Français et immigrés, vous êtes tous dans le même panier, luttons ensemble avec la CGT”.

Né en 1947 dans un petit village du Moyen Atlas marocain, carré, massif, s’exprimant lentement en français, mais très bien, Akka Ghazi est très clair sur ses rapports avec la CGT: il n’est absolument pas gêné d’être responsable d’un syndicat lié au Parti communiste français: “Moi, ça ne me gêne pas tant que je suis libre; si on m’arrache un poil, c’est fini”, dit-il, ajoutant: “Je ne suis pas soumis à un système, la CGT me respecte, avec mes pensées, mes choix;  moi, personne ne me dirige -- ni le PC. Mais je partage avec la CGT des solutions à trouver aux problèmes”.

Difficultés de logement

Y a-t-il, comme certains le soupçonnent, une partie de bras de fer entre la CGT et Akka Ghazi? En tout cas, celui-ci ne critique jamais la CGT, qui est actuellement le principal obstacle au licenciement de 2.900 ouvriers de Citroen à Aulnay. Mais avec beaucoup de liberté d’esprit, il analyse les problèmes spécifiques des immigrés: en ce qui concerne le logement, “point noir numéro un”, Akka Ghazi constate que “les immigrés sont victimes des partis politiques: si c’est une municipalité de droite, c’est clair, ils n’acceptent pas les immigrés; si c’est une municipalité de gauche...les élus de gauche ne disent pas non, mais c’est la même chose, on répond qu’il y a “trop de demandes”! Si c’est un Français qui occupe l’appartement, ils peuvent essayer de le convaincre de voter pour eux, tandis que les immigrés... Si les immigrés avaient le droit de vote, ce serait différent”. Evoquant les polémiques sur le retour des immigrés, faisant allusion à la montée du racisme, Akka Ghazi conclut: “”Nous ne pouvons rien faire. On n’a pas le droit de réponse, on n’a pas de droits politiques, on n’a pas le droit de vote: nous sommes des orphelins”.

Ayant perçu depuis longtemps les limites de la solidarité des organisations françaises, certains syndicalistes immigrés multiplient les engagements, réalisant un type de militant qui rentre difficilement dans les catégories françaises.

Ahmed X. est délégué syndical à l’usine Renault de Flins. A ce titre, il s’est opposé à l’initiative de ceux qui revendiquaient un lieu de prière à l’intérieur de l’usine. Parce qu’ils étaient liés à l’Amicale (pro-chérifienne). Mais aussi parce que, dit-il, “à l’usine, on n’a pas le temps de prier; nos habits de travail ne sont pas propres; la prière, on la fait quand on rentre chez soi”.

Ahmed X. est aussi membre de l’association islamique de la petite ville où il habite. Avec ses amis de l’association, il a soumis à la Ligue islamique (d’inspiration saoudienne) un projet d’acquisition d’une propriété sur les bords de la Seine; deux émissaires envoyés en Arabie Saoudite ont pu recueillir les fonds nécessaires pour l’acquisition de cette propriété. Après transformations, cette grande villa contient des salles de prière pour les hommes et les femmes, et des salles de cours pour l’enseignement de l’Arabe et du Coran.

Ne pas mélanger religion et politique

Ahmed X. est enfin membre de l’Association des Marocains en France. N’y a-t-il pas incompatibilité entre son appartenance à une association islamique, et son adhésion à une organisation progressiste qui veut mettre en place un régime démocratique au Maroc?  “Pour moi, il n’y a aucun problème”, réplique Ahmed X., “s’il y a beaucoup de gens  -- les gouvernements de droite -- qui détournent la religion pour exploiter les autres, rien ne m’empêche d’être progressiste: je n’ai pas vu dans le Coran quelque chose qui m’empêche de revendiquer mes droits. Mais, ajoute Ahmed X., pour moi, il ne faut pas utiliser la religion pour les problèmes politiques, il ne faut pas mélanger”.

Ceux qui mélangent se situent aux deux extrémités: la CGT -- mais pas Akka Ghazi -- a une certaine tendance démagogique à utiliser le Coran pour attirer plus de monde à ses meetings. Quant aux organisations activistes comme le Mouvement de la jeunesse islamique, elles ne recrutent pas dans la classe ouvrière: “Pour comprendre les contradictions entre les idées occidentales et les préceptes musulmans, il faut être un intellectuel,”, affirme Mohammed Chellah, délégué CFDT chez Chausson à Gennevilliers, et les ouvriers immigrés, pour la plupart illettrés, sont dépassés par ces problèmes-là”.

(24 Heures, 12-13 septembre 1984; The Middle East magazine, October 1984)

 

 

 

 

 

 

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