Marjane Satrapi
Das Island, UAE
A.Ocalan
Oman |
Depuis le début du mois d'octobre 2001, il est entre les mains de l’UPK qui a repris cette montagne éminemment stratégique après une dure bataille qui s’est prolongée pendant deux nuits et une journée, et qui a fait 40 morts chez les partisans de l’Ansar, et 13 dans les rangs de l’UPK. Inspectant les positions de ses pechmergas sur les mamelons du sommet du mont Shinerwé, cheikh Jaffar Barzinji, membre du commandement général des forces de l’UPK, nous donne une magistrale leçon de géographie politique: à une dizaine de kilomètres devant nous, se détachent très nettement des taches vertes au pied de l’imposante chaîne des monts Haoramand, qui domine la plaine de Charizour: ce sont, successivement, de gauche à droite, les villages de Khurmal, Ahmed Aoua, Sergat, Gouloup, et les petites villes de Biyara et Taouila. Nichées dans des vallées au pied des monts Haoramand, ces agglomérations, abondamment pourvues en eau par des sources intarissables, forment des ilots de végétation qui se détachent très nettement sur ces montagnes arides. Toutes les tendances de l'Islam politique au Kurdistan Cheikh Jaffar, un petit homme nerveux, pechmerga depuis l’âge de 19 ans, qui a reconquis de haute lutte le mont Shinerwé à la tête de ses pechmergas, nous explique que ce panorama représente le spectre politique de toutes les tendances de l’Islam politique présentes au Kurdistan irakien: tout à gauche, les villages de Khurmal et d Ahmed Aoua constituent le quartier général du moulla Ali Bapir, l’émir du Komal Islam. Gouloup etait la base de mala Krekar, l’émir d’Ansar al Islam, qui contrôle aussi la petite ville de Biyara. Taouila est théoriquement contrôlée par le Mouvement Islamique Unifié du Kurdistan (MIUK) de moulla Ali Abdel Aziz. Mais en fait, géographiquement et politiquement, les choses ne sont pas aussi claires: ces groupuscules islamiques ne cessent de se faire et de se défaire, et les hommes circulent librement d’un village à l’autre. Le moulla Ali Bapir a des mots très durs pour le mouvement “Ansar al Islam” -- Ils tirent avant de parler”, nous a-t-il dit, “et ils risquent de faire couler le bateau sur lequel vivent tous les Kurdes” de la région libérée du Kurdistan. Mais en traversant le village de Khurmal, pour aller à son quartier general d’Ahmed Aoua, nous avons pu y voir de nombreux combattants d’Ansar al Islam, reconnaissables à leur tenue particulière: plus de 150 familles de combattants d’Ansar al Islam vivraient à Khurmal. Et beaucoup soupçonnent Ali Bapir d’avoir avec Ansar al Islam des relations beaucoup plus étroites qu il ne veut bien le dire. De même, la ville de Taouila est théoriquement contrôlée par le MIUK de moulla Ali Abdel Aziz; mais, selon un observateur kurde averti, son fils Tahsine, qui l’y représente, “n’obéit pas à son père, et fait en fait partie du mouvement d’Ansar al Islam”, dirigé par mala Krekar. Mala Krekar
Tous ces groupes ont pour objectif avoué d’instaurer une “République islamique du Kurdistan” -- objectif qui peut faire sourire quand on sait qu’ils disposent chacun de seulement quelques centaines de combattants, chiffre dérisoire pour un objectif aussi ambitieux. Ne disposant pas d’une base réelle dans la société kurde, ils recourent à des méthodes de lutte qui font penser à celles du GIA en Algérie: les enlèvements, les assassinats, les opérations-suicides. Les enlèvements, destinés à obtenir une monnaie d’échange pour faire libérer leurs membres prisonniers de l’UPK, se sont multipliés ces derniers mois: enlevé le 22 septembre 2001 dans son cabinet de Halabja par une vingtaine d’hommes armés, le médecin Rebwar Nouri a été détenu, et maltraité, pendant trois semaines par les combattants d’Ansar al Islam avant d’être forcé de soigner leurs blessés puis d’être échangé contre 3 prisonniers détenus par l’UPK. L’échange a eu lieu chez le moulla Ali Bapir.Et début septembre 2002 , Jelal Jemil, un chef militaire de l’UPK qui avait échappé au massacre de Kheli Hama a été kidnappé près de Khurmal, à un faux barrage tendu par des partisans d’Ansar al Islam. Détenu à Biyara, il y attend d’être échangé contre des militants islamistes arrêtés par l’UPK. Entre ces deux enlèvements, on signale l’enlèvement d’un professeur d’anglais, et de cinq ou six personnes dans un village contrôlé par le moulla Ali Bapir... Il règne désormais un climat délétère à Halabja, où personne ne se sent à l’abri d’un enlèvement. Comme le déclare un collègue du Dr Rebwar Nouri, “on ne peut pas mettre un policier de faction devant chaque maison”. Même les grandes villes kurdes ne sont pas à l’abri de ces opérations: après l’assassinat spectaculaire de Franso Hariri, un chrétien, proche collaborateur de Massoud Barzani, à Erbil, le 18 février 2001,un commando de partisans d’Ansar al Islam tente d’assassiner Berham Saleh, premier ministre du gouvernement kurde (UPK) en plein centre de Souleimania, le 2 avril 2002. D’autres commandos suicides tentent ou réalisent des opérations à Halabja, où un partisan d’Al Ansar a explosé avec sa bombe avant de pénétrer dans le local de l’UPK, et à Said Saddik, où un commando-suicide a tué un capitaine des pechmergas à un contrôle routier. La lutte de l’UPK contre les islamistes On peut se demander pourquoi l’UPK, qui dispose de plusieurs dizaines de milliers de pechmergas, n’arrive pas à éliminer un mouvement islamiste fort de quelques centaines de combattants. C’est oublier que les islamistes ont longtemps disposé d’un soutien iranien décisif. Fin 1991, quand les pechmergas de l’UPK ont réussi à chasser moulla Ali Abdel Aziz de Halabja, les Iraniens sont intervenus, et ont imposé à Jelal Talabani l’accord de Téhéran, qui prévoit le retour de moulla Ali Abdel Aziz à Halabja, le versement d’une allocation financière importante (2 millions de dinars par mois, environ 150.000 Euros) au MIUK, et la nomination de deux ministres, d’un directeur général et d’un responsable de la sécurité recrutés parmi les partisans du MIUK. Par ailleurs, les territoires occupés par les différents mouvements islamiques sont tellement imbriqués les uns dans les autres qu’il est pratiquement impossible de lancer une opération contre l’un -- Ansar al Islam, par exemple -- sans passer par une zone contrôlée par un autre -- Komal Islam -- ou sans risquer d’être attaqué par un troisième mouvement -- le MUIK. Et les dirigeants de l’UPK rechignent à affronter les trois mouvements en même temps... Et les partisans des mouvements islamiques sont passés maîtres dans l’art d’utiliser des mines et pièges redoutables que leur ont appris à poser un certain Abou Abdoul Rahman, d’origine syrienne, et Abou Baker Towhid, membre du “majlis al shoura” d’Ansar al Islam. Abou Abdoul Rahman a été tué lors de l’opération lancée par l’UPK pour reprendre le contrôle du mont Shinerwé, et Abou Baker Towhid le 3 juillet 2002 lors de combats près de Tepa Kura. Leur expertise est indiscutable, car l’UPK a perdu 52 pechmergas pour la plupart victimes de mines et engins piégés, lors de sa dernière offensive contre les partisans d’Ansar al Islam, les 3-4 novembre 2001. Les combattants d’Al Ansar disposent également d’un approvisionnement important en munitions: en un mois, ils ont tiré mille obus de mortiers contre les positions de l’UPK, trois fois plus que l’UPK n’en a tirés, selon cheikh Jaffar Barzinji. Ces munitions seraient fournies par l’Iran, et par Bagdad -- c’est du moins ce qu’affirme un contrebandier capturé par l’UPK. Et, conclut le chef militaire de l’UPK responsable des opérations contre les islamistes, “de toute façon, il ne sert à rien de lancer des opérations contre eux, car même si nous les battons sur un front, ils se regrouperont dans la montagne”. Certaines personnalités kurdes critiquent la stratégie de l’UPK à l’égard des islamistes, reprochant à Jelal Talabani de les combattre un jour, et de négocier avec eux le lendemain: en recevant mala Krekar à son quartier général de Kala Tchoualan, le 27 janvier 2002, “il donne un signal qui pousse les gens à ne pas s’engager, à demeurer très prudents”, remarque un intellectuel de Souleimania qui représente de façon emblématique la “société civile” de la grande ville kurde. Quels sont les plans des Islamistes en cas d’attaque américaine contre Saddam Hussain? Certains dirigeants kurdes redoutent qu’ils profitent des circonstances -- qui amèneraient l’UPK et le PDK à lancer le gros de leurs forces vers Kirkouk et éventuellement Bagdad en dégarnissant leurs arrières -- pour lancer une offensive sur Halabja et y proclamer une “République islamique kurde”. Mais tout indique qu’ils sont beaucoup trop terrorisés par la crainte d’une opération américaine contre leurs bases pour tenter un tel coup de force... Mala Krekar Age de 47 ans, Mala Krekar (de son vrai nom, Najm al Din Faraj Ahmed) est né dans le petit village d’Oularlou, dans la région de Tchouarta, près de Souleimania. Apres avoir terminé ses études secondaires, et deux années d’université, il a milité pendant un certain temps dans le Komala, une organisation marxiste-léniniste kurde de tendance maoiste, l’un des trois groupes qui ont fondé l’UPK de Jelal Talabani. En 1985-1986 il a basculé dans l’islamisme, et il est parti en Afghanistan. On le retrouve successivement dans des organisations proches de Hekmatyar, puis chez les Talibans, et enfin, affirment nos informateurs kurdes, dans al Qaida. Tous ceux qui l ont connu le décrivent comme un colosse, barbu à l’afghane, toujours bardé de bandes de munitions, portant une kalachnikov qui sur lui avait l’air d un pistolet... C’était un homme qui avait beaucoup lu, et un excellent orateur: “Quand il prêchait dans une mosquée pour la prière du vendredi, il pouvait faire pleurer tout son auditoire”, dit un chef kurde qui l’a souvent rencontré à partir de la fin 1993, quand a commencé le conflit entre l’UPK de Jelal Talabani et les islamistes. Il en fait aussi un “homme assoiffé de pouvoir”, quelqu’un qui donnait des ordres, des fatwas -- mais aussi un homme qui évitait d aller au combat. “Personne ne l’a jamais vu sur un champ de bataille”, confirme cheikh Jaffar Barzinji. Son programme? Instaurer une “République islamique du Kurdistan”. Mais, selon nos informateurs kurdes, il n’en avait pas les moyens, et “il prenait ses ordres ailleurs, à Londres et en Afghanistan”. Son statut de réfugié politique en Norvège lui permettait de circuler en Europe... Quel rôle jouait la violence dans sa stratégie? Selon un autre chef kurde qui l’a bien connu, il disait souvent: “Nous devons convaincre les gens par la parole, non par la force... Mais je suis obligé d’utiliser ces groupes fondamentalistes pour me protéger”. En fait, selon la plupart des observateurs kurdes, mala Krekar était un homme qui tenait un double langage, et il a approuvé le massacre de Kheli Khama, le 23 septembre 2001: 42 pechmergas de l’UPK ont été égorgés comme des moutons par les combattants d’Ansar al Islam. Selon certaines sources, il était extrêmement riche, et se serait vanté d’avoir distribué 100.000 dollars aux démunis. D’où venait cet argent? Toujours selon les mêmes sources kurdes, du trafic de drogue, mais ces affirmations sont invérifiables. Son arrestation à Amsterdam il y a quelques jours est un coup terrible pour tous ses partisans et alliés: ils réalisent avec effroi que les Iraniens qui l’ont “donné” aux services occidentaux ne veulent plus, ou ne peuvent plus, les protéger. Et qu’ils sont sous la menace d’une attaque américaine. Les islamistes les plus modérés recherchent la protection des chefs kurdes qu’ils combattaient il y a encore peu de temps, tandis que les plus extrémistes dispersent leurs forces et cachent leurs stocks de munitions et de vivres dans des grottes le long de la frontière iranienne... Ceux qui ont combattu mala Krekar comme ceux qui l’ont côtoyé pensent que sa capture est un bon “coup” pour les services occidentaux: selon eux, peu courageux sur le terrain, mala Krekar le sera encore moins en prison et il ne résistera pas: “Il “chantera” et il révèlera tout ce qu’il sait sur l’organisation des groupes islamistes, sur leurs rapports et leurs divisions”, affirme cheikh Jaffar Barzinji, “Il a beaucoup à dire sur l’entraînement des combattants en Afghanistan, sur les relations avec Bagdad, sur les expériences avec des armes chimiques, sur l’aide du régiime iranien”. Moulla Ali Bapir Né en 1961 dans une famille de grands propriétaires terriens, dans un village de la région de Kala Diza, Ali Bapir a fait des études classiques à Rania et à Souleimania avant d’aller étudier la Charia dans un institut islamique de Najef, dans le sud de l’Irak. Poursuivi par le Baas, il interrompt ses études et se réfugie en Iran en 1981-1982. Il revient en Irak en 1983, et termine ses études religieuses à Erbil. Membre de la direction du Mouvement Islamique du Kurdistan (MIK) de moulla Ali Abdel Aziz qui devient par la suite le MIUK, il s’en sépare lors du congrès de 2001, et fonde le 31 mai 2001 le Komal Islam. Critiquant et le parti Yekgirtu (très proche des Frères Musulmans) qui refuse de prendre les armes, et l’Ansar al Islam, qui donne la priorité à la lutte armée, moulla Ali Bapir a pour objectif de “créer un état islamique du Kurdistan, en revenant à l’islam originel, sous la Charia”. Il dispose d’environ 700 combattants et il a sa propre chaîne de télévision, émettant depuis son quartier général d’Ahmed Aoua. Selon un chef kurde qui les connaît bien, “la principale différence entre mala Krekar at Ali Bapir, c’est que pour mala Krekar, les membres de tous les autres partis étaient des ennemis, que l’on pouvait tuer. Alors qu’Ali Bapir pense qu’il peut s’asseoir à côté de quelqu’un qui n’est pas islamique, pour l’amener à partager ses idées”. Le moulla Ali Bapir aspire--t-il à diriger un mouvement islamique “fréquentable”? Il expose une position nuancée sur les plans américains d’intervention en Irak: “Si les Américains veulent faire le bonheur des Kurdes et des Irakiens, ils auraient dû intervenir depuis longtemps. Pourquoi ne sont-ils pas venus à l’époque de la campagne de l’Anfal (1988)? Pourquoi le font-ils maintenant que Saddam Hussain est faible? Quoiqu’il en soit, nous espérons que ce cauchemar va finir, mais à une condition: que l’alternative au Baas ne soit pas un autre régime comme le Baas... Les Américains ne viennent pas en Irak pour nos beaux yeux noirs. Ils viennent pour son pétrole, pour soutenir les Juifs, et parce que Saddam Hussain ne leur est plus utile. Aussi nous ne leur disons pas “Bienvenue”. Mais en même temps nous ne sommes pas contre eux. Nous déciderons quand ils auront écarté Saddam Hussain, et quand nous verrons ce qu’ils feront. La Charia dit qu’on ne peut pas suivre ce qu’on ne connaît pas. Mais quand les Américains nous diront quel est leur programme, alors nous déciderons”. (RFI, site Internet, 20 et 29 Septembre 2002)
postmaster@chris-kutschera.com Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2002 |
Massoud Barzani
Hafez al Assad Chasse à courre, France
Marais d'Irak |