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Les Kurdes ne retiennent pas les leçons de l'histoire
Un hôte terriblement encombrant Mais il devint très vite un hôte terriblement encombrant pour la coalition gouvernementale de Massimo d’Alema, soumise aux pressions des Etats-Unis, au chantage de la Turquie, et à une violente campagne de presse de l’opposition. Le Premier Ministre Massimo d’Alema se tourna alors vers ses partenaires de l’Union Européenne -- qui se gardèrent bien de manifester leur solidarité... Sa présence en Italie risquant de faire tomber son gouvernement, Massimo d’Alema exerça discrètement de telles pressions sur le chef kurde que celui-ci décida “de son plein grè” de partir d’Italie. Ce fut une nouvelle erreur -- fatale. Jusqu’au dernier moment des diplomates et politiciens amis des Kurdes -- il y en a, mais très isolés dans leurs pays respectifs -- avaient tenté d’esquisser une “diplomatie du ping-pong”: pour soulager l’Italie, Abdoulla Ocalan serait parti dans un autre pays européen, où il ne serait resté que quelques semaines, avant de repartir dans un autre pays, pour ne pas susciter de trop fortes pressions sur chaque pays... Le problème, que personne ne put résoudre, fut de trouver le premier pays d’accueil: l’Autriche? La Suède? La Hollande? Partout ce fut le même refus. “Le drame”, dit un diplomate européen qui a tout fait pour trouver un pays d’accueil temporaire pour Abdoulla Ocalan, “c’est que nous n’avons plus de grands hommes d’Etat qui aient du cran, comme Mitterrand, Palme ou Kreisky. Tous se lavent les mains en disant: “Que ce Kurde aille n’importe où, mais pas chez moi”! La suite est connue: le 16 janvier, le chef kurde part de Rome vers une destination inconnue: un aéroport près de Moscou. Il y reste jusqu’au 29 janvier. Il en repart vers l’aéroport de Minsk, en Biélorussie, d’où il devait prendre la direction de la Hollande. Sans succès. Il revient en Grèce le 31 janvier, et se pose à Corfou. Le 2 février, il part à Nairobi -- alors qu’il avait déclaré dans sa dernière interview qu’un “endroit comme l’Afrique serait dangereux pour nous”! Le 15 février, sa cavale se termine tragiquement, comme on pouvait hélas le prévoir: le chef kurde est enlevé par des commandos turcs et ramené en Turquie, où il va être jugé, et très probablement pendu. La capture de l’homme qui a dirigé la lutte armée du PKK depuis quinze ans -- une guerre de basse intensité qui a fait plus de 30.000 morts -- amène à poser un certain nombre de questions sur la stratégie du mouvement kurde en Turquie: La lutte armée est-elle le bon moyen d’arracher ces droits que revendiquent les Kurdes? Ou ne vaudrait-il pas mieux se cantonner à la lutte politique? Bilan de quinze ans de lutte armée On peut faire plusieurs lectures du bilan de quinze années de lutte armée. La première, assez négative, ne prend en compte que les pertes subies par le peuple kurde de Turquie: un pays kurde dévasté, des milliers de villages détruits et vidés de leurs habitants, des millions de Kurdes chassés de chez eux, une génération sacrifiée, une régression culturelle terrible... Sur un plan strictement militaire, on peut se demander si la guérilla a encore un avenir contre des armées régulières équipées d’hélicoptères, de moyens de détection terriblement sophistiqués (lunettes à infrarouge, détection de sources de chaleur,etc) et d’armes meurtrières (roquettes, bombes de précision). Dans quelle mesure les montagnes, qui ont été pendant des siècles la meilleure arme des combattants kurdes, les protègent-elles encore des assauts de forces gouvernementales décidées à les anéantir? On peut se demander si le PKK n’a pas répété l’erreur du général Barzani, et de tous les chefs kurdes: n’aurait-il pas dû depuis longtemps transplanter la lutte dans les villes - frapper l’adversaire chez lui, là où cela fait mal. Et peut-on envisager une victoire sans le soutien d’un pays voisin? Autre question: dans quelle mesure des chefs militaires, accaparés par la gestion au jour le jour d’une résistance se battant dans des conditions très difficiles, ont-ils la capacité d’élaborer un projet de société? Les mouvements de lutte armée ne sont pas des pépinières de démocratie... Une autre lecture, positive, consiste à rappeler que si Abdoulla Ocalan et ses camarades ne s’étaient pas lancés dans la lutte armée le 15 août 1984, la question kurde serait oubliée et les Kurdes de Turquie en voie d’assimilation... Quelles ouvertures pour la lutte politique? La lutte politique? l’interdiction systématique par les autorités d’Ankara de tous les partis politiques kurdes qui ont tenté de gagner la bataille des urnes en Turquie -- le HEP, le DEP, le HADEP, sur le point d’être dissous à son tour -- montre que cette voie est apparemment sans issue: c’est en tout cas ce que doivent penser Leyla Zana et les trois autres députés du DEP condamnés à quinze ans de prison et emprisonnés depuis 1994... L’interdiction, fin février, du DKP de Sherafettin Elci, un petit parti kurde pourtant accusé par le PKK d’être un instrument du gouvernement, montre à quel point la voie politique est sans issue en Turquie. Alors? Tout le dilemme des Kurdes est là: il leur faut se battre, les armes à la main, en sachant que ce combat est terriblement inégal, que la lutte armée n’est pas une fin en soi, et qu’il leur faut déposer les armes le plus vite possible au vestiaire de la société civile et laisser la place aux politiciens... en espérant qu’ils auront un jour la parole: le silence de la société civile turque ne le laisse guère espérer. ( Nouvelles d'Arménie, Avril 1999)
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