Idris Barzani Yachar Kemal Gousman Islhakov moufti de Kazan PKK, Zalé
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Depuis 1996, plus de 1.350 officiers et sous-officiers ont été chassés de larmée turque. Si lon ajoute ceux qui ont été chassés de larmée pendant leurs années détudes dans les écoles militaires, et ceux qui ont préféré demander à partir prématurément à la retraite, leur nombre se situe au total entre 3.500 et 4.000. Leur faute? "comportement indiscipliné". En fait, on leur reproche daller prier à la mosquée, et surtout, leurs femmes sont coupables de porter le voile... Mais cela, on ne leur dit pas. Et la décision du "YAS" (Conseil militaire suprême) est sans appel. Pour la première fois, quelques uns de ces officiers ont accepté de témoigner à visage découvert... °°°°°°° Baki Kullap, chassé deux ans avant la retraite
Et soudain, tout sécroule. Un mois après avoir reçu sa dernière récompense, il reçoit des mains de son colonel une lettre de quelques lignes, lui annonçant que pour "comportement indiscipliné", il est chassé de larmée par le YAS! "Vous rendez votre carte didentité militaire et vos divers badges, vous prenez vos affaires, et vous partez", ma dit mon colonel. Pendant 6 heures jai été comme assommé, incapable de réagir"... "Ma faute", raconte lex-commandant Baki Kullap, "cétait de prier, et davoir une femme qui portait le voile. Mais jamais je naurais imaginé que cela pourrait avoir de telles conséquences... Il y avait bien des rumeurs selon lesquelles si lon voyait sur vos genoux, et votre front, que vous aviez été prier, on risquait davoir des ennuis, mais je ne le croyais pas. Selon de vagues rumeurs, des officiers avaient été chassés de larmée par le YAS, mais on ne savait pas pourquoi"... Un questionnaire très personnel "Tous les trois mois", ajoute Baki Kullap, "on devait remplir un questionnaire très personnel: "Avez vous des bibelots dans votre appartement? De quel genre de personnes recevez vous la visite? Que font les membres de votre famille? Est-ce que votre femme porte un voile? Un fichu? Ou un voile noir?"... "Je navais pas changé de style de vie: je priais depuis le début, il y avait une mosquée à lécole militaire. Et quand je me suis marié en 1991, ma femme portait déjà un fichu... Mais cela navait pas dimportance. Au contraire, javais été félicité, parce que je priais, je travaillais dur, on pouvait compter sur moi. Pendant la première guerre du Golfe, en 1991, jétais seul officier responsable dune unité dans la montagne, à la frontière avec lIrak, et le fait de croire à un autre monde me donnait du moral". Mais tout cela sest écroulé en quelques secondes. Deux ans avant son départ à la retraite, Baki Kullap sest retrouvé sans emploi, sans sécurité sociale, sans rien -- avec une femme malade -- et avec limpossibilité de travailler pour une administration. "Finalement, conclut Baki Kullap, jai créé ma petite entreprise de travaux publics, je construis des routes: financièrement, je suis même plus à laise que lorque jétais dans larmée... mais je suis toujours terriblement triste davoir perdu ma carrière, un métier que jaimais. Et jai fait appel devant la Cour Européenne de Justice". Evidemment, Baki Kullap nie avoir milité dans une organisation religieuse: "Cétait interdit, et je navais pas le temps", dit-il. "Et si cela avait été le cas, non seulement jaurais été chassé de larmée, mais jaurais été mis en prison". °°°°°°°° Abdulvahit Kavalci: "Ou votre femme enlève son voile, ou vous êtes chassé de l'armée"
"Un dimanche matin, le commandant de mon bataillon sonne à la porte de mon appartement, à Diyarbekir, et me dit: "Je suis désolé, mais vous êtes chassé de larmée!" Il était venu me voir avec un minibus, accompagné de deux soldats armés, et nous sommes allés à la garnison, où jai rendu mes papiers et ma carte didentité militaire. Le lendemain je suis retourné en civil chercher mes affaires; et jai dit au revoir à mes camarades. Cétait fini!" "Est-ce que je me doutais de quelque chose? Javais entendu de mauvaises nouvelles à la télévision, mais je ne pouvais pas croire que cela marriverait... Cétait pour les autres! Mais quand je me suis marié, après le 28 février 1997 -- après lultimatum de lEtat-Major au gouvernement dErbakan, forcé de démissionner quelques semaines plus tard -- je savais que jaurais des problèmes, parce que ma femme était voilée. Mais je le préférais ainsi, cétait mon style de vie". "Pourtant, je nai pas eu de problème au début", raconte lex-capitaine, "je ne cachais pas mes idées, mes supérieurs me connaissaient, ils connaissaient mon style. Mais un jour mon commandant ma dit: "Vous devez dire à votre femme denlever votre voile, sinon vous serez chassé de larmée". Je lui ai répondu que cétait ma religion, et si jétais croyant, je devais respecter les règles... Et quelques mois plus tard, cest arrivé: jai été chassé de larmée, à 5 ans de la retraite. Jai tout perdu, ma carrière, mon salaire (1,3 milliard de LT, environ 900 Euros), ma sécurité sociale, tout". Abdulvahit Kavalci travaille maintenant dans lexport-import. Il na pas fait appel devant la Cour Européenne de Justice, car il na pas les moyens de payer un avocat (environ 500 Euros). Et surtout, il ne croit pas que la CEJ lui rendra justice: "Elle ne prend pas position en faveur de lislam", affirme-t-il. °°°°°°°° Ekrem Karatas, victime de la première purge
En 1992, il se marie, épousant une jeune femme qui portait le voile: "Jai réfléchi, mais avant le 28 février 1997, ce nétait pas une grande affaire; et comme javais déjà fait reconnaître mes droits, je nimaginais pas quils allaient recommencer. Et javais la réputation de quelquun de sérieux et travailleur"... Mais il fait partie du premier groupe dofficiers et sous-officiers chassés de larmée après le coup détat à blanc du 28 février 1997. "Jétais à Toulon, avec mon navire, quand la décision a été prise par le YAS. Elle a été transmise par radio au commandant le 26 mai, mais je nai pas été informé. Et je nai pas su non plus quun de mes amis avait reçu lordre de me tenir à loeil nuit et jour! Cest seulement le 6 juin, quand mon navire a atteint la Turquie, que mon commandant ma remis une lettre de quatre lignes mannonçant que jétais chassé de larmée pour "comportement indiscipliné". En fait parce que je faisais mes prières et parce que ma femme est voilée. Jai fait appel devant la cour militaire suprême, mais mon appel a été rejeté: la décision du YAS est finale. Jai aussi fait appel devant la Cour Européenne des Droits de lHomme, mais jai eu des problèmes de procédure... °°°°° Mustafa Erol et l'ASDER
Mais derrière cette carrière apparemment brillante, se cachent beaucoup de problèmes. Cela commence à Balikeshir, pendant le contrôle annuel, un contrôle qui dure 3-4 jours. "Pendant lheure du déjeuner javais lhabitude daller prier dans la salle de prière de la garnison, avec 3 ou 4 simples soldats. Malheureusement pour moi lofficier responsable du contrôle a visité la salle de prière, et il ma vu en train de prier. Il ma interrogé: "Pourquoi faites-vous vos prières? Est-ce que vous faites aussi le jeûne du Ramadan"? Jai répondu à ses questions, et il na pas réagi. Mais une demie-heure plus tard le général commandant la garnison était au courant, et il ma convoqué. Il ma demandé pourquoi jallais à la salle de prière pendant le déjeuner, et ma demande décrire un rapport. Un mois après, jétais nommé à Diyarbekir, alors que je nétais a Balikeshir que depuis 3 ans (A cette époque, Diyarbekir, en pays kurde, était considéré comme une punition). Mais cest quand Mustafa Erol a été nommé à Kayseri, en 2.000, que ses ennuis sont devenus sérieux. "Dès le premier jour, jai été convoqué au bureau du commandant, qui ma demandé si ma femme était voilée, si je priais, si je buvais de lalcool. Il ma dit: "Onze officiers sont arrivés ici avec des femmes "fermées" (le mot turc (kapali) pour "voilées"). Je les ai fait "ouvrir" (dévoiler) leurs femmes... Ou vous le faites, ou vous divorcez" ! Jai répondu que ma femme était avocate, cétait à elle de décider".... Les officiers qui portaient la barbe et dont la femme était voilée navaient pas le droit davoir un logement de fonction dans les cités spécialement réservées aux militaires. Mustafa Erol a voulu louer un appartement en ville, mais il na pas eu le droit de le faire, et finalement il a décidé avec sa femme quelle irait vivre à Istamboul: "Pendant deux ans nous nous sommes vus le week-end, je faisais 12 heures dautobus pour aller la voir". En 2.000, Mustafa Erol est muté à Eskishehir -- alors que règlementairement, après avoir fait deux séjours dans lest de la Turquie (au Kurdistan) les officiers peuvent demander une affectation à louest. "Jai demandé Istamboul, et on ma envoyé à Eskishehir. Cest là, en décembre 2.000, que jai été chassé de larmée. Un jour mon colonel ma convoqué et ma montré une lettre de quatre lignes me disant que jétais chassé pour "comportementr indiscipliné". Il ma demandé de signer, et ma demandé de lui donner mon revolver, mon uniforme, ma carte didentité militaire, etc... Javais eu les meilleures récompenses, je navais pas de problème de service, mais ma carrière était finie". Aujourdhui Mustafa Erol travaille dans une entreprise de logistique. Mustafa Erol se défend davoir eu la moindre activité politique: "Cétait défendu de faire de la politique. Dans larmée, on vote, cest tout", affirme-t-il. Après avoir été chassé de larmée, il a créé avec quelques camarades ayant subi le même sort une petite association, lASDER, lAssociation des Défenseurs de la Justice, pour venir en aide à ces ex-officiers qui sont traités comme des parias et qui ont les plus grandes difficultés à trouver un nouvel emploi. L'Islam du Gouvernement Comment expliquer une telle répression dans un pays où plus de 95 pour cent de la population est musulmane? Abdulvahit Kavalci, le plus ouvertement politisé des officiers que nous avons rencontrés, fait lanalyse suivante: "En Turquie, on peut distinguer trois sortes dislam: le véritabl islam; et puis lislam populaire, vécu comme une tradition; et enfin lislam du gouvernement, un islam de convenance. On peut dire que 20 pour cent de nos généraux sont des athées qui sont arrivés à des postes clés au moment du 28 février 1997: ces généraux pensent que lislam, cest un habit, que lon peut laisser à la porte en entrant dans larmée. Sinon, lislam est lennemi à abattre. Les autres généraux, la très grande majorité, ne sont pas comme ça, mais ils nagissent pas, ou ils nont pas la possibilité de le faire". Le gouvernement dErbakan avait refusé dapprouver ces limogeages. Il est tombé. Le gouvernement dErdogan a exprimé des "réserves" sur la décision du YAS de chasser de larmée 18 officiers au cours de sa dernière réunion, début août. Mais il sest bien gardé de sopposer frontalement à larmée, préférant gagner du temps. Au risque de décevoir sa base... °°°°°° Lexception turque: une armée pas contrôlable par les civils En arrivant au pouvoir, le gouvernement du parti de la Justice et du Développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan était décidé à réformer le Conseil National de Sécurité (CNS), une institution unique en Europe, créée par les auteurs du premier coup détat militaire en Turquie en 1960 et renforcée par les promoteurs du coup détat de Septembre 1980 (article 118 de la constitution de 1982). Le CNS confère un pouvoir exceptionnel aux militaires. Se réunissant une fois par mois sous la présidence du Président de la République, le CNS est composé du Premier Ministre, des ministre de la Défense, de lIntérieur, des Affaires Etrangères, de la Justice et des Communications, et du Chef dEtat-Major et des commandants des différentes armes (Terre, Marine, Aviation, Gendarmerie) et divers responsables militaires. En fait, le véritable centre du pouvoir du CNS cest son secrétariat général, une institution autonome, employant environ 600 personnes, dirigé par un général. Le CNS édicte des "recommandations prioritaires au gouvernement", qui sont sans appel. Cest ainsi que le Premier Ministre Nejmettin Erbakan a été victime du fameux "coup détat à blanc" du 28 Février 1997: refusant dappliquer une liste de 18 "recommandations" promulguées par le CNS, il fut forcé de démissionner quelques semaines plus tard, en juin 1997... En janvier 1998, son parti, le parti Refah, était mis hors la loi par une Cour Constitutionnelle présidée par Ahmet Nejdet Sezer... lactuel Président de la République. LAKP dErdogan a tenté de réduire les pouvoirs du CNS, en déposant un projet de loi prévoyant que le CNS ne se réunirait que tous les deux mois, au lieu dune fois par mois. Le nombre des militaires assistant à ses réunions devait être réduit. Et surtout, le secrétaire général du CNS serait désormais un civil. Mais à la requête du général Hilmi Ozkok, le Chef dEtat-Major, le Premier Ministre Erdogan a dû sincliner et accepter que ce soit encore un général, le général Sukru Sariisik, qui soit nommé à la tête du secrétariat général du CNS pour une "période de transition" dun an. Le YAS (Conseil Militaire Suprême) Une autre institution, dont on parle beaucoup moins, renforce lautonomie des militaires: cest le Conseil Militaire Suprême (YAS). Le poids des civils y est encore plus réduit, puisquil ne comporte que deux civils, le Premier Ministre et le ministre de la Défense, contre plus de quinze militaires: le Chef dEtat-Major et son adjoint, les commandants des quatre armes, les commandants des trois premiers corps darmée, le commandant des Ecoles Militaires, le commandant des forces turques de lOTAN, le secrétaire général du CNS, etc. Cest le YAS qui au cours de sa réunion annuelle au début du mois daoût, décide les promotions et les mises à la retraite dune quinzaine de généraux et amiraux formant le noyau dur de larmée turque: le chef détat-major (tous les quatre ans) et le chef détat-major adjoint, les commandants des diverses armes, leurs chefs détat-major, les chefs de corps, les commandants des académies militaires, et le secrétaire général du CNS... Au cours de sa réunion annuelle le YAS annonce également un certain nombre de mesures disciplinaires, chassant de larmée des officiers pour "comportement indiscipliné" -- euphémisme employé par les généraux pour désigner des officiers soupçonnés de trop bien pratiquer leur religion.... Dix-huit officiers ont ainsi été victimes cette année de ces mesures dexpulsion, sans appel, alors que les mesures disciplinaires prises au cours de lannée par les chefs de corps peuvent être contestées en appel. Les décisions du YAS sont soumises à la signature du président de la République, simple formalité. (Al Wasat, 6 Octobre 2003)
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