Mzab, Algérie Videla et Pinochet A.R. Ghassemlou Isayas Afeworki
|
Sanandaj, ville prospère Sanandaj, la capitale de la province du Kurdistan, lune
des quatre provinces kurdes iraniennes, est une ville
de 350.000 habitants beaucoup plus prospère et
moderne que les autres "capitales" du Kurdistan
-- Souleimania ou Erbil, au Kurdistan irakien, et Diyarbekir
au Kurdistan turc. De la place de la Révolution
à la place de la Liberté, une foule impressionnante
se presse en fin de journée sur les trottoirs de
la rue Ferdowsi et dans les galeries commerciales ultra-modernes
ouvertes depuis peu sur lavenue Pasdaran. Dans cette
foule, beaucoup de jeunes -- des soldats, car Sanandaj
est une ville de garnison, et de beaucoup de jeunes étudiants,
car Sanandaj est la principale ville universitaire du
Kurdistan iranien sunnite. Le mouvement étudiant "Les étudiants kurdes se réunissent secrètement dans les foyers de leurs universités, à Sanandaj, mais aussi ailleurs en Iran, pour des discussions passionnées sur lavenir du Kurdistan", révèle un étudiant kurde de Sanandaj. Informels, illégaux, ces clubs ont commencé à se former il y a une dizaine dannées, quand des étudiants kurdes se sont réunis spontanément pour commémorer lanniversaire des évènements tragiques qui avaient endeuillé la communauté kurde -- le bombardement de Halabja (16 mars 1988), et lassassinat de deux dirigeants du Parti Démocratique du Kurdistan Iranien (PDKI), Abdoul Rahman Ghassemlou (Vienne, 13 juillet 1989), et Said CharafKandi (Berlin, 12 Septembre 1992). Entre ces réunions annuelles, ces étudiants publiaient occasionnellement un tract, ou un "journal" sans lendemain. Lélection de Mohammed Khatami, en 1997, à la présidence de la République Islamique, a suscité de faux espoirs au Kurdistan comme dans le reste de lIran, et a encouragé les intellectuels kurdes à poursuivre leurs activités. Après lenlèvement dAbdoulla Ocalan, le chef du PKK, le 14 février 1999, au Kenya, par des agents des services secrets turcs, des manifestations monstres eurent lieu dans les principales villes du Kurdistan sunnite (Sanandaj, Bokan) et chiite (Kermancha), et à Ourmié, capitale de la province de lAzerbaidjan occidental, où une foule de plusieurs dizaines de milliers de manifestants marcha sur le consulat turc.
Les mots "démarche scientifique" reviennent sans cesse dans la bouche de ces étudiants. "Nous devons avoir une approche scientifique, étudier la philosophie, lhistoire. Nos ancêtres croyaient dans la religion, les partis, les idéologies, nous nous sommes ennemis des idéologies -- elles sont fatales. ils ne croyaient pas dans la science, nous y croyons", disent des étudiants de Sanandaj réunis autour de... chopes de bière. "Nous haïssons les mots religion, capitalisme, communisme... Nous croyons au nationalisme dune façon différente", ajoutent ces représentants dune "jeunesse désenchantée", mais nous sommes convaincus que si nous avons des bases intellectuelles solides, nous pourrons réussir".. Lun de ces étudiants qui prépare son doctorat reconnaît que la tâche est dautant plus ardue que "la réalité est amère, nous faisons face à un sérieux problème didentité: les jeunes ignorent la culture kurde, ils ne connaissent pas la musique kurde". L'impact des évènements en Irak Tous ces jeunes vibrent cependant intensément au rythme des évènements qui se bousculent de lautre côté de la frontière, au Kurdistan irakien. Les attentats qui firent 117 victimes dans la communauté kurde irakienne à Erbil le 1er Février dernier ont donné lieu à des manifestations de solidarité -- de deuil -- à Sanandaj notamment, où des milliers de personnes sont allées se recueillir au cimetière. La promulgation de la Loi Administrative Transitoire le 8 mars dernier à Bagdad a déclenché de nombreuses manifestations au Kurdistan iranien: à Sardacht, des manifestations se sont poursuivies trois jours de suite, des incidents éclatant le troisième jour. A Bokan, plusieurs banques furent incendiées par les manifestants, et une jeune fille a été battue à mort par les policiers. A Mahabad une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes sest réunie sur la place de Chvar Chira, où Qazi Mohammed avait proclamé la république kurde en 1946, avant daller défiler devant sa tombe... A Merivan la foule détruisit la statue de Hussein Fahmideh, un garçon de 14 ans qui a trouvé la mort en faisant sauter un char irakien pendant la guerre Iran-Irak et qui symbolise lidéal du martyr aux yeux du régime... Des manifestations eurent également lieu à Sakkez, à Piranchar et dans toutes les villes du Kurdistan sunnite. Pourquoi ces débordements? La loi promulguée à Bagdad consacrait lexistence du gouvernement kurde régional, et elle proclamait que le Kurde devenait une des deux langues officielles de lIrak et que le système de gouvernement serait fédéral... "Pour les Kurdes irakiens, le fédéralisme est insuffisant, mais pour nous qui navons rien, cest énorme", dit un journaliste kurde vivant à Téhéran. De nombreux courants La communauté kurde iranienne est traversée par de nombreux courants quil est dautant plus difficile danalyser quils sont clandestins, et que les revues qui les animent sont souvent interdites, comme la revue "Pirsyar" (Questions), interdite au bout du troisième numéro. "Ce sont essentiellement des revues théoriques, mais le gouvernement est persuadé que nous soutenons le séparatisme", dit un étudiant collaborant à lune de ces revues. Parmi les courants qui se dégagent dans ce bouillonnement, il existe un courant constitué dintellectuels "révolutionnaires", qui se situent nettement à gauche, qui proclament que "le fédéralisme ne doit pas être une solution permanente, définitive" et qui veulent... lindépendance! "Nous ne nous considérons pas comme des citoyens de ce pays, il y a une frontière entre les Kurdes et les Iraniens", dit un de ces intellectuels. "Et quand le Dr Razzani (le nouveau gouverneur de Sanandaj) parle de la "sous-culture kurde", nous ne pouvons pas laccepter, nous ne pouvons pas accepter des gens qui veulent nous imposer leur culture". Ce courant indépendantiste est-il dominant comme lassurent certains intellectuels kurdes? Dautres assurent au contraire que le courant dominant est le courant "gradualiste", le courant de ceux qui soutiennent que la thèse de lindépendance nest pas défendable", quil faut être "réaliste", "accorder ses rêves avec les réalités du Moyen-Orient", et parvenir à ses fins "pas à pas" dans un monde où règne la "globalisation". Indépendantistes et réalistes saccordent apparemment sur les moyens: ils récusent -- presque tous -- la lutte armée. "Nous naimons pas les armes", disent plusieurs intellectuels kurdes réunis chez lun deux qui arbore le drapeau kurde dans son appartement -- "le drapeau dune nation absente" -- "Nous avons retenu les leçons de lhistoire, de lexpérience. Nous voulons une vie tranquille". "Jai des enfants", dit une Kurde militant dans un de ces groupes, "je ne veux pas que mon fils ou ma fille tue un Persan -- et vice versa". "La nouvelle génération croit aux vertus du dialogue, le temps des armes est terminé", dit le responsable dune publication kurde, ajoutant: "Les Kurdes de létranger nous critiquent, nous reprochent ce dialogue. Et le gouvernement est convaincu que nous sommes des séparatistes. Nous sommes critiqués par tout le monde". Cet intellectuel kurde est persuadé que les évènements en Irak ont une influence positive sur le gouvernement iranien, qui doit sadapter au nouveau contexte, au "nouvel ordre mondial". Mais un jeune Kurde qui assiste à la réunion fait le constat suivant: "Il ny a pas de démocratie au Moyen-Orient... Quest-ce qui a pu changer la situation en Irak? La guerre." Et de conclure: "Le dialogue ne résoudra rien" -- ce qui veut dire, pour lui, quil ny a pas dautre chemin que la lutte armée. Les Kurdes et les partis Ce bouillonnement nest pas dangereux -- pour linstant -- pour les autorités iraniennes, car il il va dans tous les sens, il est souvent contradictoire et il nest ni structuré, ni encadré. Il existe pourtant deux partis kurdes qui ont une longue expérience de la lutte politique et de la lutte armée: le PDKI et le Komala. Si le PDKI, terriblement affaibli par lassassinat dAbdoulRahman Ghassemlou et de Said CharafKandi, semble conserver une certaine popularité auprès des jeunes villageois, peu instruits, qui montrent furtivement une photo de Ghassemlou aux étrangers de passage, il sest considérablement discrédité auprès des intellectuels. "Ces partis font partie de notre histoire, et ils existent toujours", dit lun deux étudiant à Téhéran, "mais les étudiants formulent de nombreuses critiques -- et ils leur reprochent de ne pas être assez radicaux. Ces partis considèrent que les Kurdes sont des Iraniens. Les étudiants kurdes ne se considèrent pas comme des Iraniens, mais comme des Kurdes. Ils pensent aussi que ces partis sont dirigés par des gens âgés, qui répètent dans leurs magazines des slogans vieux de 20 ans -- ils sont pour lautonomie, ils devraient parler de fédéralisme. Ils leur reprochent de ne pas être assez actifs -- et en particulier de ne pas avoir créé une télévision satellite. Et ils sont convaincus que toute activité qui nest pas faite à leur initiative est dirigée contre les Kurdes". Le Komala, affaibli par des divisions, et se perdant dans des querelles idéologiques sans fin sur les voies de la révolution socialiste, est lobjet de critiques encore plus sévères. Finalement, les étudiants kurdes iraniens reprochent à leurs partis de "ne savoir ni faire la guerre, ni faire de la diplomatie". "Les partis kurdes devraient être plus actifs maintenant -- cest une chance historique qui ne se représentera pas", conclut un intellectuel de Sardacht. Le PKK, qui avait acquis un prestige indéniable auprès de nombreux jeunes Kurdes, la totalement perdu depuis le procès dAbdoulla Ocalan: "Nous pensions quil resterait un héros après sa capture", dit un jeune intellectuel écrivant dans une revue kurde, "mais il a anéanti ses propres idées -- il a renoncé à lindépendance du Kurdistan". Et les Kurdes iraniens sont assez choqués par les révélations sur les relations entre le PKK et les autorités iraniennes qui ont au moins "toléré" les activités du PKK sur leur territoire. "Nous ne loublierons jamais", dit un jeune étudiant. Les intellectuels kurdes progressistes reconnaissent volontiers que leurs compatriotes ne sont pas tous révolutionnaires, et quil existe au Kurdistan un important courant sunnite fondamentaliste qui a su mobiliser des foules après la mort de deux religieux sunnites, Ahmed Muftizadé, limam du vendredi de Sanandaj, torturé à mort en 1993, et le cheikh Mohammed Rabii, limam sunnite de la prière du vendredi de Kermancha (ville en majorité chiite) assassiné en 1996. Aujourdhui ces gens sont en même temps fondamentaliste et... pro-Saddam: "Les gens ici sont mal informés", dit un journaliste kurde de Sanandaj, "il y a des gens qui ne savent pas ce qui sest passé à Halabja et qui ignorent lampleur des crimes de Saddam Hussain. Ils sont aussi mal informés sur les récents évènements en Irak: les seules informations quils ont sur lintervention américaine en Irak proviennent de la radio et de la télévision iraniennes, ils croient que cest une guerre entre lIslam et la Chrétienté. Et comme ces gens sont contre le gouvernement iranien parce quil est chiite, ils sont pour Saddam!" La presse kurde Cest au début des années 2.000, quand furent élus des députés kurdes relativement "indépendants" et représentatifs de la société civile kurde qui allaient former un "groupe kurde" au parlement iranien, quun certain nombre dintellectuels kurdes déposèrent des demandes dautorisation de publier des journaux. Il leur fallut attendre plus de trois ans, et sans doute les récents bouleversements en Irak, pour obtenir enfin ces autorisations. On compte aujourdhui une demie-douzaine de publications: Ashti (La Paix), Roj Halat (LAube), Aso (LHorizon), Sirwan (rivière de Merivan), Deng Gel (La Voix du Peuple), Mahabad... dont les tirages oscillent entre 10.000 et 20.000 exemplaires. Ces journaux, en fait des hebdomadaires à la publication plus ou moins régulière, sont bilingues -- comme lexige la loi sur la presse -- mais la version en persan nest pas la traduction de la version kurde... Les journalistes qui travaillent dans ces journaux pratiquent constamment lautocensure. "Il y a beaucoup de lignes rouges", dit un journaliste dAshti, publié depuis février 2.004, "nous ne pouvons pas beaucoup parler des Kurdes, et encore moins des Kurdes iraniens". "Les autorités nous ont demandé de ne pas parler trop du fédéralisme, mais nous le faisons, nous publions des articles sur les pays où est appliqué le fédéralisme, sur les différents types de fédéralisme", dit un journaliste de Roj Halat, dont le premier numéro est sorti le 18 janvier 2.004. "Nous ne pouvons pas parler directement des problèmes des Kurdes iraniens, alors nous parlons des problèmes des autres Kurdes". "Il y a plein de tabous", dit un autre journaliste kurde, "sur la religion, nous ne pouvons pas critiquer lislam, ni faire de propagande pour les sunnites; sur le sexe, cest totalement tabou; sur la politique, nous ne pouvons pas critiquer le principe du "vilayet faqih" (système du "Guide"). "La loi sur la presse nous permet décrire environ 20 pour cent de ce que nous pensons", conclut un journaliste dAso qui se considère volontiers comme "révolutionnaire": "Nous marchons sur le dos dun scorpion". Les négociations du gouvernement de Khatami avec les Kurdes "Depuis que le président Khatami est arrivé au pouvoir, nous avons reçu lordre de résoudre le problème kurde par le dialogue", affirme un haut fonctionnaire du ministère de lintérieur chargé du dossier kurde. Des rencontres ont effectivement eu lieu lannée dernière à Souleimania, dans les locaux de lUPK de Jelal Talabani, entre émissaires du gouvernement iranien et représentants dune des deux tendances du Komala -- Abdoulla Mottahadi, secrétaire général du Komala, et son frère Saleh Mottahadi, un "indépendant". Abdoulla Mottahadi ayant demandé un statut fédéral pour les Kurdes iraniens, les contacts ont été rompus avec lui, mais son frère Saleh Mottahadi devait être invité prochainement en Iran... Quant au PDKI, qui na pas oublié le traquenard de Vienne (lasssasinat de Ghassemlou en 1989), il a posé un certain nombre de conditions que les autorités iraniennes jugent inacceptables: le PDKI exige en effet que déventuelles négociations soient annoncées publiquement, quelles aient lieu en Europe, et en la présence dobservateurs européens. Les autorités iraniennes sont convaincues que les partis kurdes iraniens jouent maintenant la carte américaine: "Ces partis kurdes espèrent que les Américains vont envoyer leurs soldats attaquer lIran, et quils pourront jouer le même rôle que le PDK de Massoud Barzani et lUPK de Jelal Talabani en Irak", confie un haut fonctionnaire iranien, "ils ont dit aux Américains quils peuvent armer des dizaines de milliers dhommes et libérer le Kurdistan. Mais les Américains ne veulent pas provoquer lIran, parce que nous pouvons exercer une grande influence sur les évènements en Irak". (Le Nouvel Observateur, N° 2085, 21-27 0ctobre 2004)
|
Roi Fayçal
`Biafra 1969
Nomades Kurdes
Cheverny
|
||
|
Droits de Reproduction strictement réservés
© Chris Kutschera 2004
|