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"Jusquà 14 ans, jétais une "musulmane passive", explique Elfia, "je ne jeûnais pas pendant le Ramadan, je ne priais pas, et je ne me couvrais pas . Mais en 1995, je suis allée dans un camp de vacances organisé par la mosquée de Saratov, et je suis devenue une "musulmane active" Elfia ajoute quelle na pas eu de problèmes au lycée, où ses camarades laimaient bien et où elle était "protégée par un groupe délèves dIngouchie et de Tchétchènie". Ses parents avaient craint que sa décision lexclue de la société, parce quà cette époque seulement trois ou quatre adolescentes portaient un foulard, mais Elfia na pas cédé, et aujourdhui elle fait partie des "quelque milliers" de jeunes femmes de Saratov qui vivent comme des "musulmanes actives" et mettent un foulard. A la différence du Tatarstan... Lhistoire dElfia illustre lévolution de la communauté musulmane vivant dans cette ville russe denviron un million dhabitants, sur la Volga, à un millier de kilomètres au sud de Moscou, pas très loin dun Caucase ravagé par la guerre. A la différence du Tatarstan, où la moitié de la population est composée de musulmans Tatars, l"oblast" (région) de Saratov -- 2.000.000 dhabitants -- est habité par une grande majorité de slaves, les musulmans ne constituant que dix pour cent de la population, soit 200.000 à 250.000 individus, selon Mukaddas Bibarsov, le mufti de Saratov, qui ajoute quils disposent de 30 mosquées et 50 salles de prière dans la région. Les musulmans de Saratov sont maintenant une petite minorité dans ce qui était autrefois un Etat musulman. "Lislam est arrivé ici avant le christianisme, au IXe siècle, avec Ibn Fadlan, un cheikh arabe", rappelle le mufti, "et lIslam est devenu la religion officielle de lEtat bulgare de la Volga dès 922, alors que Kiev nest devenue chrétienne quen 988, et la région de la Volga encore plus tard. Lélite de lEtat était musulmane, les autres habitants étaient païens".
Mukaddas Bibarsov est né en 1960 dans la petite ville de Sredniaia Yeluzan, près dOufa, dans la république russe du Bachkortostan. Les 11.000 habitants de Sredniaia Yeluzan sont tous des musulmans, des Tatars, Bachkirs et Kazakhs, et forment une communauté unie et prospère qui senorgueillit de posséder une boulangerie, une forge, et une fabrique de salaisons qui produit les "meilleures saucisses Halal de Russie", affirme fièrement le mufti. Fils et petit-fils dimam, Mukaddas Babirsov fit ses études de théologie à Boukhara, en Ouzbékistan, et revint en Russie en 1987, pendant la perestroïka. Nommé mufti de Saratov il y a 3 ou 4 ans, il a complètement reconstruit la mosquée Rachida, la mosquée principale de la ville. Construite en 1836, elle était devenue une école après la Révolution de 1917, et un centre de désintoxication pour alcooliques dans les années 1970. La nouvelle mosquée, inaugurée lannée dernière, forme un complexe impressionnant, avec une grande salle de prière pour les hommes, une salle pour les femmes, une bibliothèque, un magasin, plusieurs salles de cours pour la "madrasa" qui accueille quelque 150 élèves, et une salle équipée avec des ordinateurs "pour que les musulmans se sentent à laise dans une société moderne". Le mufti dit que ces travaux ont été financés par les commerçants musulmans de Saratov, et par un prêt de la Banque saoudienne de Développement Islamique". Il refuse de dire combien la nouvelle mosquée a coûté, admettant seulement que ce fut "plus dun million de dollars". La campagne d'athéisme Tout en minimisant limpact de la "campagne dathéisme" du régime communiste sur les musulmans de la Volga, Mukaddas Barbisov admet quelle a transformé la communauté musulmane. "Mon père, qui avait étudié la religion à Damas, nétait pas du tout actif politiquement. Sa seule activité consistait à diriger la prière à la mosquée locale, et à assister à des cérémonies familiales comme les circoncisions et les mariages. Il ne pouvait pas transgresser ces limites. Moi, jai commencé à aller à la mosquée et à jeûner quand jai eu 17 ans. Mais mes amis avaient honte dentrer dans une mosquée. Pendant la période soviétique, un croyant était considéré comme un demeuré, quil soit musulman ou chrétien. Ce complexe est lhéritage soviétique". "Quand je dis aux femmes et à
leurs maris que les Elfia, qui a courageusement décidé de mettre un foulard il y a dix ans quand seulement une poignée de femmes en faisait autant, na jamais eu ce complexe, mais elle admet avoir eu des problèmes avec des skinheads qui linsultaient, la traitant de "Shahid" -- allusion aux femmes tchétchènes qui commettent des attentats suicides. Mais elle prétend que la situation sest améliorée depuis deux ans, sauf pour les couches les moins éduquées de la population. "La campagne anti-musulmane contribue à faire disparaître ce complexe, surtout parmi les jeunes", affirme le mufti, "le culte de la force a leffet contraire sur les jeunes, quand quelquun parle dextrémisme musulman, ils en sont fiers". Si lon prend le "Haj", le pèlerinage rituel à La Mecque, comme indice du comportement religieux des musulmans dans cette province russe, il est très faible : 30 personnes sont allées en Arabie saoudite pour le dernier haj, ce qui est "très peu pour une population de 200.000 à 250.000 musulmans", admet Mukaddas Barbisov, "mais beaucoup si on compare ce chiffre au zéro absolu de la période soviétique". Le mufti estime quenviron cent fidèles pourraient faire le haj sils en avaient les moyens -- mais le pèlerinage est cher -- entre 1.200 et 1.600 dollars -- pour des citoyens russes. Le mufti a fait quatre fois le pèlerinage. Il a aussi, ce qui est surprenant, deux femmes, qui lui ont donné sept enfants. Quand on lui demande si la polygamie est légale en Russie, le mufti répond que ce nest pas un problème. "Mes parents ont enregistré leur mariage après la naissance de leur cinquième enfant. Lenregistrement nest pas important. Ce qui est important cest de vivre conformément à la tradition. Je suis officiellement marié avec ma première femme, et tous mes enfants portent mon nom", dit-il, ajoutant : "Il ny a pas de problème avec lEtat russe, toute la Russie fait comme cela. En Russie, nous ne savons pas vivre légalement". Interrogé sur ses relations avec léglise orthodoxe, Mukaddas Barbisov répond brièvement : "Nous avons de bonnes relations. Nous les respectons -- et nous demandons quils nous respectent". Finalement, quand on lui demande sil y a un danger de fondamentalisme dans sa région, avec la présence dun certain nombre de réfugiés tchétchènes et ingouches, le mufti répond : "Quest-ce que vous appelez fondamentalisme ? Il y a des mouvements radicaux partout. La société russe se radicalise. Quand les questions sociales et nationales ne sont pas résolues, on ne peut pas éviter la radicalisation. Mais il ny a pas plus de radicalisme parmi les musulmans de Saratov que dans la société russe en général". Un expert de Saratov soutient que ce problème est dû à la très grande influence exercée par léglise orthodoxe. "La présence de léglise se fait sentir jusquau sein de lécole, où les élèves russes doivent suivre un programme intitulé "les bases de la culture orthodoxe" ! Et de nombreux politiciens russes utilisent la religion à des fins politiques. A linverse, alors que les musulmans constituent 24 % de la population russe, et cela augmente, lEtat ignore lIslam". "La crise économique plonge beaucoup de gens dans une misère totale, sans aucune assistance. Cela provoque un retour important des religions, orthodoxe et musulmane. Cela crée des tensions, et lémergence de tendances radicales. LEtat veut contrôler ces tensions, mais il ne sait pas comment. Tous les six mois", conclut cet expert, "on organise une conférence sur lislam en Russie et on invite des experts -- mais personne nécoute" ! (The Middle East magazine, Juillet 2006)
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