CHRIS KUTSCHERA 30 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAK: Les Scénarios Secrets du Kurdistan

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La gare de Kirievo

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Jeune fille se voilant devant sa glace

20 ans en Iran

 

Portrait de Gilles Perrault

Gilles Perrault

 

Dernière photo d'Ocalan libre, Rome, 3 janvier 1.999

A.Ocalan

 

Jeune syriaque apprenant sa langue dans un monastère

Turquie

 

Jamais les jardins de Sarchinar et les pentes du mont Azmar n’ont accueilli autant de familles kurdes  profitant du week-end pour fuir la chaleur de Souleimania pendant cet été indien qui se prolonge anormalement longtemps...  Installés à même le sol ou autour des tables des restaurants, grillant des brochettes ou déballant des plats cuisinés à la maison, les femmes kurdes vêtues de robes aux couleurs chatoyantes se mêlant aux hommes en tenue traditionnelle -- turban, pantalon bouffant, longue ceinture de drap enroulée autour des reins -- écoutant la dernière cassette du “crooner” kurde Omar Dizaï ou improvisant une chanson plus traditionnelle reprise par l’assistance, buvant du “mastau” (yoghourt allongé d’eau) ou du thé, ou de la bière et du raki, tandis que des milliers d’enfants courent en tous sens, cette foule kurde profite de la vie tard dans la nuit, comme si rien ne devait menacer son insouciance et son bonheur.

Du bon côté de la barrière

“C’est vrai, pour une fois”, dit Azad, un ingénieur, “nous, les Kurdes, nous soldats réguliers du PDKsommes du bon côté de la barrière”. Suivant avec le plus grand intérêt les émissions des chaînes de télévision kurde ou d’Al Jézira, la CNN arabe, les Kurdes se réjouissent en voyant le président George Bush afficher chaque jour plus énergiquement sa détermination de renverser le régime de Saddam Hussain et multiplier les imprécations. Et tous ces bruits de guerre et de frappe chirurgicale, toutes ces menaces qui s’accumulent sur le régime de Saddam Hussain sont accueillis avec flegme, quand ce n’est pas avec plaisir: pour une fois, ce n’est pas le Kurdistan qui sera le champ de bataille, mais Bagdad et les casernes et les palais de Saddam Hussain.  Mais derrière cette apparente assurance et cette nonchalance se cachent de nombreuses interrogations, et une profonde anxiété...  que cherchent à cacher les dirigeants kurdes, en recourant à un discours très consensuel, lénifiant, et délibérément optimiste: est-ce par souci de rassurer leur opinion publique, ou pour respecter des consignes très strictes qui leur ont été données à Washington -- ou par souci de ne pas irriter les Etats-Unis en exprimant les réserves que suscite la politique américaine? Il faut beaucoup d’obstination, et jouir de la confiance de ses interlocuteurs, pour leur faire exprimer leurs doutes et leurs réserves...

Les assurances américaines

Recevant à la mi-septembre à Souleimania les dirigeants de cinq petits partis politiques kurdes alliés à  son “Union Patriotique du Kurdistan” (UPK), Jelal Talabani a dressé un tableau rassurant de sa visite à Washington avec une délégation de l’opposition irakienne: les dirigeants américains qu’il a rencontrés -- à l’exception du président George Bush,  ils ont vu tout le monde, au plus haut niveau: le vice-président Dick Cheney, le secrétaire d’état Colin Powell, le ministre de la défense Rumsfeld, le chef d’état-major -- tous ces dirigeants ont réaffirmé leur détermination de mettre en place un régime démocratique en Irak, et de ne pas remplacer un dictateur par un autre dictateur: “Nous n’allons pas envoyer nos “boys” se battre en Irak pour remplacer Saddam Hussain par un autre dictateur”’, a déclaré Dick Cheney à la délégation de l’opposition irakienne.

 Massoud Barzani, président du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), n’a pas fait le voyage de Washington. Théoriquement, dit-on dans son entourage, parce qu’il n’a pas voulu emprunter un hŽlicoptre turc pour aller jusquĠˆ la base dĠIncirlik o lĠattendait un avion amŽricain. Plus probablement parce quĠil nĠacceptait pas dĠtre mis sur le mme pied que certains dirigeants de lĠopposition quĠil considre comme de simples figurants -- comme Ahmed Chalabi, du ÒConseil National IrakienÓ, ou Cherif Ali, candidat du parti monarchiste. ÒCette rencontre de Washington nĠŽtait quĠun ÒshowÓ, dit un de ses conseillers. ÒLes Etats-Unis voulaient montrer quĠil y a une opposition irakienne... Mais qui sont Ahmed Chalabi et Cherif Ali? Ont-ils respectivement 100 et 10 partisans?... Jelal Talabani est allŽ ˆ Washington, mais il nĠa rien obtenuÓ...

Quelles que soient les raisons de son absence, Massoud Barzani, qui a dŽja ŽtŽ trahi plusieurs fois par les AmŽricains (en 1975 et en 1991), sĠest fait reprŽsenter par Hoshyar Zibari, son conseiller diplomatique. Mais il se dit satisfait du rŽsultat des entretiens de Washington: ÒCette fois-ciÓ, nous a-t-il dŽclarŽ dans son bureau de Sari Rash, Òtout se fait en public. Quand le vice-prŽsident des Etats-Unis rencontre publiquement lĠopposition irakienne, fait les dŽclarations quĠil a faites, sĠengage comme il lĠa fait, comment ne pas penser que cĠest sŽrieuxÓ?... Ê Les garanties et la protection amŽricaines Ê En fait, Jelal Talabani lĠadmet, Òles dirigeants AmŽricains ne (lui) ont pas dit comment et quand ils changeront le rŽgime: ils discutent encore un certain nombre dĠoptionsÓ.Ê

Au cours dĠun long entretien ˆ son quartier gŽnŽral de Qala Tchualan,Ê Jelal Talabani sĠest plu ˆ rappeler quĠil Žtait Òun ex-marxiste, et quĠen tant que tel, je vois toujours les deux aspects dĠun problme, le nŽgatif et le positif: nous vivons sous la menace du rŽgime irakien, mais ce quĠil y a de positif, cĠest que nous avons la protection des Etats-UnisÓ. Ê Pour les quatre millions de kurdes qui vivent dans le ÒKurdistan libreÓ, de facto indŽpendant de Bagdad, gŽrŽ par les deux ÒgouvernementsÓ kurdes dĠErbil et de Souleimania, la protection assurŽe par les aviations amŽricaine et britannique basŽes ˆ Incirlik, en Turquie, est vitale: tous les Kurdes savent que sans cette protection, les troupes irakiennes, avec leurs chars et leurs hŽlicoptres, pourraient dŽferler sur le Kurdistan et refouler en moins de quelques heures les ÒpechmergasÓ (maquisards kurdes) jusquĠaux frontires turque et iranienne -- rŽpŽtant la tragŽdie de lĠexode de 1991. Ê

La menace chimique

Les Kurdes savent quĠils sont la cible la plus facile, la moins dŽfendue, pour dĠŽventuelles reprŽsailles de Saddam Hussain: le scŽnario-catastrophe qui les hante, cĠest le bombardement des grandes villes du Kurdistan avec des obus ou des missiles chargŽs de gaz chimiques ou biologiques. Et ils sĠinterrogent: Saddam Hussain disposant dĠun nombre limitŽ de ces engins, se laissera-t-il guider par des considŽrations stratŽgiques, et attaquera-t-il dĠabord le Koweit et Israel?Ê Ou, mž par un simple dŽsir de vengeance, sĠen prendra-t-il aux Kurdes? Le fera-t-il avant que les Kurdes ne sĠengagent de faon active aux c™tŽs des AmŽricains, dans le cadre dĠune opŽration prŽemptive? Ou aprs? Ê CĠest donc la premire question quĠils ont posŽe aux AmŽricains, avant dĠenvisager de participer ˆ une opŽration contre Saddam Hussain. Au cours dĠun entretien ˆ son bureau de premier ministre du gouvernement (UPK) de Souleimania, Berham Saleh a affirmŽ que la lettre de Colin Powell, le secrŽtaire dĠŽtat amŽricain, assurant les Kurdes que les Etats-Unis ÒrŽpondraient de faon sžre et forteÓ ˆ toute attaque irakienne, Žtait une garantie satisfaisante. Mais au cours dĠun colloque ˆ Washington, il a indiquŽ quĠil nĠŽtait pas satisfait par la rŽponse de Colin Powell, Òvague sur la nature de la rŽponse, se bornant ˆ dire que la rŽponse de Washington se ferait ˆ lĠendroit et ˆ lĠheure choisis par Washington. Une promesse de ce genre est trop imprŽcise pour rassurer les Kurdes... les Kurdes ne veulent pas attendre que plusieurs milliers de personnes aient ŽtŽ tuŽes avant que Washington rŽpondeÓ.

Manifestement les dirigeants kurdes ne tiennent pas toujours le mme langage avec leurs interlocuteurs amŽricains et avec les autres... Ê Plus prŽcis, Hoshyar Zibari , le reprŽsentant diplomatique de Massoud Barzani, indique quĠil a demandŽ de Ònouvelles rgles dĠinterventionÓ amŽricaine: il a demandŽ aux AmŽricains de Òpasser de la rŽponse Žventuelle ˆ la rŽponse immŽdiate automatique, et de la rŽponse ˆ la dissuasionÓ. Il doit admettre que les AmŽricains se sont bornŽs ˆ prendre acte des demandes kurdes, et quĠil nĠa pas obtenu les engagements amŽricains souhaitŽs -- une dŽclaration publique plus claire et plus prŽcise quĠun simple Ònous rŽpondronsÓ. Ê Un conseiller militaire de Massoud Barzani Žnumre volontiers les divers aspects que pourrait revtir une vŽritable protection amŽricaine -- Òsi les AmŽricains sont sŽrieuxÓ: la fourniture de 4 millions de masques ˆ gaz -- Òles AmŽricains en ont bien livrŽ 7 millions ˆ IsraelÓ -- lĠŽventuel positionnement de missiles anti-missiles Patriot. Et ultŽrieurement, des missiles sol-air (Strella ou autres) et des missiles anti-chars (Tows ou des Saqr) qui pourraient trs bien tre ÒgŽrŽsÓ par des hommes des forces spŽciales amŽricaines si Washington ne veut pas en perdre le contr™le. Ê

Le sort de la résolution 986

LÓhomme de la rueÓ a des prŽoccupations beaucoup plus terre ˆ terre: ÒNĠoubliez pas, dit un chef kurde, que le Kurdistan libre est comme un immense camp de rŽfugiŽs: les gens dŽpendent pour leur survie des rations alimentaires distribuŽes dans le cadre de lĠapplication de la rŽsolution 986 des Nations Unies -- PŽtrole contre Nourriture. Et la plus grande inquiŽtude des gens, cĠest: ÒQue va devenir notre ration? comment, par qui, sera-t-elle distribuŽeÓ? CĠest une inquiŽtude que partagent certains dirigeants du PDK: ÒIl faut un plan dĠaide humanitaire dĠurgenceÓ, dit un dirigeant du PDK. ÒLes gens vont avoir faim: qui va les nourrirÓ?

Le HCR, conscient du danger, est dŽjˆ en train dĠŽtudier les modalitŽs dĠaccueil de dizaines ou de centaines de milliers de rŽfugiŽs dans les pays voisins -- et jusquĠen Syrie. Ê LĠattitude ˆ lĠŽgard du rŽgime de Bagdad Ê Tous les dirigeants Kurdes sont convaincus que Saddam Hussain est un champion dans lĠart de la survie politique -- comme il lĠa montrŽ rŽcemment en invitant les inspecteurs en dŽsarmement des Nations Unies ˆ revenir en Irak... Et ils pensent quĠil est trs capable de prendre une nouvelle initiative pour diviser les Kurdes -- et les Žloigner des AmŽricains: il pourrait ainsi reprendre lĠinitiative en acceptant de nŽgocier avec les Kurdes sur la base dĠun statut fŽdŽral, le statut que les kurdes tentent de faire accepter par lĠopposition irakienne... et par les Etats-Unis.

ÒCe serait pour Saddam Hussain une faon de tester notre position: sommes-nous neutres?Ó, remarque un dirigeant du PDK, Òsi nous refusons le dialogue, Saddam Hussain peut stopper les livraisons de carburants ˆ la rŽgion kurde -- et cĠest le chaos et la paralysie en 3 joursÓ. On lĠoublie en effet souvent, mais le ÒKurdistan libreÓ,Ê de facto indŽpendant, entretient en fait dĠŽtonnantes relations ÒtechniquesÓ avec le gouvernement central, dŽpendant totalement de Bagdad pour son approvisionnement en essence et en fioul (les gisements pŽtroliers de Kirkouk ne sont pas contr™lŽs par les Kurdes), et partiellement pour son approvisionnement en Žnergie Žlectrique...

Quand Jelal Talabani a fait ˆ Washington des dŽclarations tonitruantes approuvant le dŽbarquement Žventuel au Kurdistan de troupes amŽricaines,Ê Bagdad a rŽagi en interrompant 4 heures plus tard les livraisons de carburant, qui nĠont ŽtŽ rŽtablies que 24 heures plus tard, assez longtemps pour faire courir un frisson de crainte au Kurdistan. ÒNous devrions donc dire que nous ne sommes pas contre le dialogueÓ, conclut ce dirigeant du PDK,Ê Òmais que nous devons consulter nos amis et nos alliŽsÓ. Ê Selon toute vraisemblance, lĠUPK de Jelal Talabani adopterait une position plus dure que le PDK, sĠopposant ˆ des nŽgociations, mme sur cette base. Conscient des dangers que pourrait attirer une attitude provocatrice, Jelal Talabani fait certes preuve dĠune certaine prudence dans ses dŽclarations, rŽpŽtant Ònous devons tre prudentsÓ, et Ònous ne serons pas un cheval de TroieÓ. Mais il dŽclare aussi quĠil faut ÒtolŽrer un certain degrŽ de risqueÓ, et quĠon Òne peut pas libŽrer son pays en restant assis confortablement dans un fauteuil... Nous devons tre prts ˆ en payer le prix: nous nĠavons pas peurÓ. Et il ne cache pas son irritation devant lĠattitude de la France, qui fait obstacle aux projets guerriers du prŽsident Bush. Ê

La participation kurde ˆ la libŽration de lĠIrak Ê

Quel r™le militaire joueront les Kurdes? Tous les Kurdes sont conscients que mme avec lĠaide des autres forces de lĠopposition, ils ne peuvent rien contre le rŽgime de Saddam Hussain: ÒLĠopposition irakienne ne peut pas changer le rŽgimeÓ, martle Massoud Barzani, ÒSi quelquĠun vient dire que sĠil bŽnŽficie dĠune aide et si on lui fournit des armes il pourra changer le rŽgime, je ne pense pas que ce soit vrai. Quelles que soient les forces de lĠopposition, elles ne peuvent tre comparŽes aux capacitŽs du rŽgime. Aussi le changement devra tre fait directement par les AmŽricains, avec le soutien de lĠopposition irakienne et du peuple irakien. Le r™le de lĠopposition irakienne et du peuple irakien viendra aprs le changementÓ. Ê

Cette donnŽe incontournable -- lĠimpuissance de lĠopposition irakienne face au rŽgime de Saddam Hussain -- explique que de nombreuses composantes de lĠopposition acclament la volontŽ des AmŽricains dĠen finir avec le dictateur de Bagdad: se singularisent le parti communiste, opposŽ ˆ la guerre, mais dont le secrŽtaire gŽnŽral, Hamid Majid Moussa, admet cependant ÒquĠil nĠy a pas moyen de se dŽbarrasser de Saddam Hussain sans les Etats-Unis, mme si cela va crŽer de nombreux problmes pour notre peupleÓ -- et le parti islamique Daoua, dont Jewad al Maliki, membre du bureau politique, reconna”t que tous les efforts entrepris jusquĠˆ maintenant pour faire tomber le rŽgime de Saddam Hussain ont ŽchouŽ. MalgrŽ cela le parti Daoua nĠaccepte dĠenvisager une intervention amŽricaine que dans le cadre de lĠONU.Ê

Kader Aziz, secrŽtaire gŽnŽral du Parti des Travailleurs, rŽsume lĠopinion gŽnŽrale en affirmant dans son bureau de Souleimania que Òtout le monde au Kurdistan est trs heureux et nĠattend quĠune chose: que les Etats-Unis attaquent. Nous serons trs heureux siÊ ce sont les impŽrialistes qui abattent Saddam Hussain -- nous serions aussi heureux si cĠŽtait les Russes ou les Franais qui le faisaientÓ! Ê Si le premier des scŽnarios envisagŽs par les AmŽricains -- une opŽration massive, avec plus de 250.000 hommes -- exclut tout r™le pour les Kurdes qui qualifient une telle opŽration dÓinvasionÓ, les deux autres scŽnarios -- une opŽration moyenne, avec 60.000 hommes, ou un coup -- laissent envisager un r™le pour les Kurdes.Ê

Quelle sera la cible des dizaines de milliers de ÒpechmergasÓ du PDK et de lĠUPK et des autres formations kurdes? Kirkouk et son pŽtrole? Mossoul, la grande mŽtropole du nord, la seconde capitale de lĠIrak? Ê A lĠUPK comme au PDK, certains responsables ont une autre idŽe -- explosive: ÒNous avons un agenda envisageant toutes les possibilitŽsÓ, affirme Kosrat Rassoul, ancien premier ministre ˆ Souleimania (UPK) et dont les qualitŽs de chef militaire sont reconnues par tous. ÒNous voulons tre prŽsents dans le gouvernement ˆ Bagdad... Si nous avons une couverture aŽrienne amŽricaine, et un soutien dĠartillerie, nous pouvons mme prendre le contr™le de Bagdad: la gŽographie nous favorise -- depuis Kalar et Kifri, nous ne sommes quĠˆ une heure et demie ou deux heures de BagdadÓ. Ê Mme idŽe au PDK, o un des conseillers militaires de Massoud Barzani confie: ÒSi nous voulons le fŽdŽralisme, nous devons tre fortement prŽsents dans le gouvernement central ˆ Bagdad. Si nous nĠallons pas ˆ Bagdad, les Chiites vont venir, ou les militaires prendront le pouvoir. Aussi nous devons avoir une force dĠau moins 10.000 hommes ˆ Bagdad: casernŽe dans lĠune des trois grandes bases militaires de la capitale (Rachid, Al Taji ou Abou Ghraib), cette division kurde sera une garantie, protŽgeant le gouvernement et la dŽmocratie contre un Žventuel putsch dĠun gŽnŽral irakien, comme il y en a eu si souvent par le passŽÓ. Ê

Le sort de Kirkouk

Et Kirkouk et Mossoul? Certains responsables kurdes soutiennent que les Kurdes devraient limiter leur action au pays kurde -- et en premier lieu ˆ Kirkouk: ÒNous devrionsÊ reprendre les territoires qui nous appartiennentÓ,Ê dŽclare un chef kurde, Òsi nous prenons Kirkouk, les AmŽricains nous Žcouteront peut-tre... Sinon, nous serons oubliŽs...Ê Mais il est possible que les AmŽricains ne nous laissent pas prendre Kirkouk, en disant que cela doit tre un territoire ÒneutreÓ, comme Hong Kong lĠŽtait... Quand ils le rendront aux Kurdes dans 50 ans, nous serons tous mortsÓ... Ê Tactiquement, une opŽration sur Kirkouk nĠest pas hors de portŽe des Kurdes, qui, lors du soulvement de 1991, sĠŽtaient emparŽs du centre pŽtrolier du Kurdistan avec quelque 5.000 pechmergas. ÒUne fois que les AmŽricains ont dŽtruit les centres de commandement et lĠaviation irakienne, nous pouvons intervenir ˆ KirkoukÓ, dit un spŽcialiste des affaires militaires du PDK.

ÒLa connaissance du terrain constitue dŽjˆ la moitiŽ de la victoire -- et nous lĠavons... Avant dĠattaquer, nous enverrons des commandos de nos forces spŽciales derrire les lignes irakiennes rŽaliser des opŽrations de sabotage dans la ville contre les centres stratŽgiques de lĠarmŽe, du parti Baas et des renseignements. Il faudra multiplier les attaques contre Kirkouk et Mossoul, mais nous nous concentrerons sur KirkoukÓ.ÊÊÊ Ê Pour les Kurdes, Kirkouk est tout un symbole: pour le gŽnŽral Barzani, hŽros de la rŽsistance kurde pendant les annŽes 1960 et 1970, Kirkouk Žtait le Òcoeur du KurdistanÓ,Ê et ÒKirkouk est kurde, mme sĠil nĠy reste plus un seul KurdeÓ. Et le gŽnŽral Barzani allait jusquĠˆ dire: ÒJe ne renoncerai jamais ˆ Kirkouk, car si je le faisais, les Kurdes viendraient cracher sur ma tombeÓ...

AujourdĠhui, le projet de constitution fŽdŽrale approuvŽ par le PDK et lĠUPK, proclame que Kirkouk est la capitale de la rŽgion kurde -- ce qui a provoquŽ la colre des Turcs, et en particulier du ministre de la dŽfense, Sabahattin Cakmakoglu (MHP).Ê Acceptant bien ˆ contre-coeur de voir une rŽgion kurde bŽnŽficier dĠun statut particulier ˆ leurs frontires, les Turcs refusent absolument que cette rŽgion puisse contr™ler les ressources pŽtrolires de Kirkouk, ce qui assurerait pratiquement son indŽpendance...Ê Et Sabahattin Cakmakoglu a menacŽ de lancer les troupes turques sur Kirkouk si les Kurdes tentaient de sĠen emparer!Ê Ê

Massoud Barzani a rŽpondu en ÒinspirantÓ un Žditorial du journal Brayati affirmant que le Kurdistan serait... un ÒcimetireÓ pour les troupes turques. Hoshyar Zibari a dŽployŽ des trŽsors de diplomatie pour dŽsamorcer cette crise entre le PDK et la Turquie. Cette crise a en effet de graves consŽquences:Ê la Turquie oppose son veto ˆ tous les plans amŽricains de participation kurde ˆ une opŽration contre Saddam Hussain, et elle Žtrangle virtuellement le gouvernement de Massoud Barzani en rŽduisant ˆ pratiquement rien le trafic au poste de douane dĠIbrahim Khalil, principale source de revenus du PDK.Ê Mais Massoud Barzani ne dŽcolre pas: ÒNous ne sommes pas prts ˆ accepter le protectorat ou la tutelle de lĠune des puissances de la rŽgionÓ, a-t-il dŽclarŽ au cours dĠun entretien dans son bureau de Sari Rash. Malheureusement pour lui, sa marge de manoeuvre est trs limitŽe: nous avons pu voir lĠaŽroport de BamarnŽ, dans le Badinan, prs de Dohok, transformŽ en base de lĠarmŽe turque: une douzaine de chars et dĠautres engins sont alignŽs sur le tarmac de lĠaŽroport, ... Ê

Soucieux de mŽnager les susceptibilitŽs turques, certains dirigeants du PDK se demandent si les Kurdes ne devraient pas accepter un compromis sur Kirkouk.Ê ÒQuand on possde de lĠor (la rŽgion contr™lŽe actuellement par les Kurdes), on ne joue pas son va tout sans rŽflŽchirÓ, nous confie un membre du bureau politique du PDK qui se souvient de lĠŽpoque pas si lointaine o il avait rendez-vous avec Massoud Barzani dans une ville de province iranienne avec un sous-fifre du rŽgime islamique qui leur faisait lĠhonneur de les recevoir... ÒNe mentionnons pas KirkoukÓ, conclut-il, faisons en une partie de la fŽdŽration irakienne, et partageons les revenus pŽtroliersÓ... Mais ce conseil risque de ne pas tre entendu: la question de Kirkouk nĠest pas seulement une question de principe pour les dirigeants kurdes. CĠest aussi un problme humain bržlant: ˆ la suite des campagnes dĠarabisation poursuivies depuis 25 ans sans rel‰che par le rŽgime de Bagdad, plusieurs dizaines de milliers de Kurdes ont ŽtŽ chassŽs de Kirkouk et ont trouvŽ un refuge prŽcaire ˆ Erbil et Souleimania. Pour eux, proclamer que Kirkouk est kurde mme sĠil nĠy reste plus un seul Kurde nĠest pas un simple slogan... Ê

LĠaprs Saddam Ê

Saddam Hussain va-t-il se battre jusquĠˆ ses dernires cartouches? Ou va-il une fois de plus faire la preuve de ses talents de champion de la survie, et nŽgocier sa sortie dĠIrak pour un exil en Russie ou en Egypte? Qui dirigera le gouvernement provisoire qui succdera ˆ Saddam Hussain? Cette dernire question -- ˆ laquelle on attend un flot de rŽponses -- suscite souvent la perplexitŽ. Et rares sont ceux qui avancent des noms de candidats au poste de premier ministre du gouvernement provisoire, du ÒHamid KarzaiÓ irakien. Massoud Barzani refuse de discuter cette question avant la rŽunion dĠune confŽrence de lĠopposition irakienne en Europe. Hamid Majid Moussa, secrŽtaire gŽnŽral du Parti communiste irakien, refuse aussi de citer un seul nom:

ÒNous voulons un homme dŽmocrate, honnte, de bonne rŽputation, capable... Nous ne faisons pas dĠobjection ˆ ce que ce soit un Kurde ou un Chiite... Mais nous voyons de nombreuses perssonnes qui ont commis des crimes dans le passŽ et qui veulent tre premier ministre! Avant, nous avions des leaders, des personnalitŽs compŽtentes. Mais beaucoup ont ŽtŽ tuŽs par Saddam Hussain...Nous devons consulter les autres partis. Et si quelquĠun vous cite un nom, ne le prenez pas au sŽrieux, personne nĠa un candidat en vueÓ. Ê Mme rŽponse avec Roj Shawess, membre du bureau politique du PDK et prŽsident du parlement kurde dĠErbil: ÒNous voulons quelquĠun de propre et un dŽmocrate. Vous en connaissez un?Ó, dit-il en souriant. Et de suggŽrer un triumvirat composŽ de trois personnalitŽs, un Kurde, un Sunnite et un Chiite. Les Sunnites choisiraient leur reprŽsentant, les Chiites le leur, et Žvidemment les Kurdes aussi. Ê

Pour Jelal Talabani,Ê que beaucoup voient volontiers assumer de hautes responsabilitŽs au Kurdistan ou ˆ Bagdad, cette question est ÒprŽmaturŽeÓ. ÒIl faudrait, dit-il, mettre en place, avant le dŽbut des opŽrations, un gouvernement provisoire, sur le terrain, en Irak, ˆ Erbil, la deuxime capitale de lĠIrak. Mais pour cela il faut que certaines conditions soient remplies: il faut que ce gouvernement bŽnŽficie dĠune certaine reconnaissance, et dĠune protection. Or pour lĠinstant il nĠy a pas dĠaccord entre les forces de lĠopposition, il nĠy a pas de signe de reconnaissance, et... cela pourrait donner aux Irakiens le signal quĠils attendent pour nous attaquerÓ. Ê Si lĠon insiste et demande au leader de lĠUPK sĠil nĠa pas le nom dĠun ÒHamid KarzaiÓ ˆ proposer, Jelal Talabani se fait alors lĠŽcho dĠune inquiŽtude assez largement partagŽe et rŽpond: ÒNous sommes rŽalistes, si les AmŽricains envahissent lĠIrak et occupent Bagdad, ils choisiront leur homme: selon certaines rumeurs, ils iront chercher le prince Hassan de Jordanie... ChŽrif Ali parle de lui... Certaines personnes Žvoquent un gŽnŽral...Ó. Ê

Kosrat Rassoul, membre du bureau politique de lĠUPK, redoute un autre scŽnario: ÒSi SaddamÊ Hussain est sžr ˆ cent pour cent que les AmŽricains sont sŽrieux, il nŽgociera son dŽpart, avec certaines garanties. Les AmŽricains qui ne veulent pas de chaos en Irak pourraient accepter une solution qui aurait lĠavantage de prŽserver la structure du gouvernement... Cette formule conviendrait Žgalement aux pays arabes du GolfeÓ. Ê Les Kurdes accepteront-ils une telle issue? ÒNous voulons Žliminer lĠadministration du BaasÓ, rŽpond Kosrat Rassoul, Òmais ce nĠest pas nous qui dŽciderons, mais les AmŽricains.Ê Personnellement, pour Žviter cela, je voudrais quĠon mette en place avant une attaque amŽricaine un gouvernement provisoire, pour empcher les interfŽrences de la Turquie, de lĠIran, et des autres, et pour partager le pouvoir ˆ Bagdad. On pourraitsĠinspirer de lĠexemple libanais, et envisager un prŽsident sunnite, un premier ministre kurde, et un prŽsident du parlement chiiteÓ. Ê

Saddam Hussain champion de la survie

Failak Eddine Kakai, ministre dĠŽtat du gouvernement (PDK) dĠErbil,Ê est en quelque sorte lĠŽlectron libre du PDK: tout en Žtant dans la ligne du parti, il est connu pour formuler des thses qui nĠengagent pas forcŽment Massoud Barzani, et qui peuvent servir de ballon dĠessai. Comme Kosrat Rassoul, il envisage -- et redoute -- un dŽpart nŽgociŽ de Saddam Hussain: ÒSaddam Hussain sait cŽder le terrain quand il le faut: il lĠa fait en 1970 (signature de lĠaccord sur lĠautonomie avec le gŽnŽral Barzani), en 1975 (accord dĠAlger avec le Chah), en 1988 (cessez le feu avec lĠIran), en 1991 (retrait des troupes irakiennes du Kurdistan), en 1996 (retrait dĠErbil). Et maintenant il vient dĠaccepter le retour sans conditions des inspecteurs en dŽsarmement. Que trouvera-t-il demain?Ê Reconna”tre Israel? Ou lĠacceptation dĠun statut fŽdŽral en Irak? Ou lĠorganisation dĠŽlections dŽmocratiques? Ce nĠest pas la fin de la route pour Saddam Hussain. Il va survivre.Ó Ê

Que feront alors les Etats-Unis? ÒLa dŽmocratie nĠest pas lĠobjectif ultime des AmŽricains, ils pourraient se satisfaire dĠun scŽnario dans lequel Saddam Hussain laisserait le pouvoir ˆ son fils QusayÓ, constate Failak Eddine Kakai qui rappelle ˆ quel point lĠIrak occupe une position gŽostratŽgique au coeur du Moyen-Orient, et combien un changement complet de rŽgime pourrait avoir dĠeffets dŽstabilisateurs sur lĠensemble de la rŽgion . Ê Mais, dit-il, si les AmŽricains font vraiment la guerre, alors tout changera. Et alors, qui pourrait tre le premier ministre du gouvernement provisoire? RŽpondant enfin ˆ cette question, Failak Eddine Kakai explique: ÒDe deux choses lĠune, ou les Etats Unis cherchent une solution qui exclut la vŽritable opposition... et leurs critres seront diffŽrents des notres. Ou ils traitent avec la vŽritable opposition, celle qui est prŽsente sur le terrain, et alors on peut avancer plusieurs noms:Ê Massoud Barzani, Mohammed Baker al Hakim, Iyad AllaouiÓ. Ê

Acceptant enfin de se livrer au jeu des noms, un dirigeant du PDK exclut dĠemblŽe Ahmed Chalabi, Òqui nĠa pas fait ses preuves aprs avoir dirigŽ le Conseil National Irakien pendant dix ansÓ. Alors? La solution hachŽmite, avec le roi Abdoulla ou le prince Hassan?...Ê Difficile dĠy croire, mme si cette hypothse est ŽvoquŽe dans les milieux ultra-conservateurs amŽricains. Baker al Hakim?Ê difficile dĠenvisager un Chiite au poste de premier ministre ˆ une pŽriode aussi cruciale... Hassan an Nakib? LĠancien gŽnŽral aurait pu faire un bon candidat, il est entourŽ dĠexilŽs originaires de Takrit bien en cour ˆ Washington, mais il est trs ‰gŽ. Adnan Pachachi? Ce diplomate de grande famille sunnite qui a vŽcu pendant des dŽcennies en exil ˆ Abou Dhabi pourrait tre un bon candidat, mais il est trop ÒbritanniqueÓ. Au Kurdistan, on cite les noms de Berham Saleh et Hoshyar Zibari, tous les deux trs compŽtents, mais qui ne figurent pas en tte de liste... Aref Abdel Razzak? Trop ‰gŽ et chauvin. Abder Rahman Aref, qui a dŽjˆ ŽtŽ prŽsident de la RŽpublique dans les annŽes 1960?... Bien ‰gŽ lui aussi, et faible... Et ˆ lĠintŽrieur de lĠIrak? ÒIls sont tous mortsÓ, affirme ce dirigeant du PDK. En fait, selon certains informations, Massoud Barzani aurait demandŽ ˆ certains de ses proches de chercher activement des noms de personnalitŽs, magistrats ou hommes politiques ˆ la retraite, qui pourraient faire lĠaffaire. Ê

LÓhŽritageÓ Ê

ÒLe gouvernement provisoire aura un r™le trs important, et jĠespre quĠil sera dirigŽ par un leader kurdeÓ, affirme Nour Shirouane, membre du bureau politique de lĠUPK, connu pour son franc parler. ÒIl devra prcher la rŽconciliation et prŽparer les ŽlectionsÓ.Ê Officiellement, tous les dirigeants du PDK et de lĠUPK parlent de ÒtolŽranceÓ et de ÒrŽconciliationÓ. Nour Shirouane ne croit pas ˆ une guerre civile, mais il nĠŽcarte pas le Òrisque de revanches personnelles, car ils sont responsables de la mort dĠau moins 250.000 personnes. Nous saurons le nombre exact aprs que Saddam Hussain soit tuŽÓ. Ê

Certains, comme Hamid Majid Moussa, secrŽtaire gŽnŽral du Parti communiste irakien, Žvoquent le risque dĠun Òbain de sangÓ.Ê ÒIl y aura une explosion ˆ Bagdad, personne ne pourra la contr™lerÓ, dit de son c™tŽ un chef militaire du PDK. ÒJe ne pourrai plus vivre ˆ Bagdad, jĠy serais entourŽ de tellement de complices des crimes de Saddam HussainÓ, dŽclare Abdel Razzak Mirza, ministre de la coopŽration avec les ONG du gouvernement (UPK) de Souleimania, qui ajoute: ÒComment contr™ler la situation, quand tellement de gens ont vŽcu de telles horreursÓ. ÒJe peux vous dire quĠˆ Takrit et ˆ un certain nombre dĠautres endroits marquŽs par le pouvoir de Saddam Hussain, il ne restera pas pierre sur pierre aprs la chute de Saddam HussainÓ, affirme le chef dĠune grande tribu kurde. Ê

Que faire du parti Baas, de lĠarmŽe, des services de renseignement?Ê Mme Hamza al Kazimi,Ê un ancien baasiste, dirigeant du Wifaq dĠIyad Allaoui, un mouvement de lĠoppositionÊ composŽ ˆ 95 pour cent... dĠanciens Baasistes, admet que le Baas doit dispara”tre en tant que tel, et que ses cadres qui nĠont pas commis de crimes devront militer ˆ lĠavenir dans un nouveau parti, pourquoi pas le Wifaq?Ê ÒLes services de renseignement et les services qui ont torturŽ doivent tre supprimŽsÓ, dŽclare de son c™tŽ Hamid Majid Moussa, du PCI, Òet les criminels doivent tre jugŽs... Mais nous faisons la diffŽrence entre les criminels et toutes les personnes honorables qui ont eu un poste dans lĠarmŽe et le parti Baas: nous ne sommes pas pour des liquidations massivesÓ. Ê

ÒNous avons dressŽ la liste des responsables qui doivent tre envoyŽs devant les tribunauxÓ, rappelle AbdelRazzak Mirza, qui a travaillŽ pour ÒIndictÓ avant de devenir ministre du gouvernement de Berham Saleh ˆ Souleimania. ÒNous avons dressŽ deux listes, la liste A, qui comprend une douzaine de noms de dirigeants irakiens directement associŽs ˆ Saddam Hussain: ses fils Odei et Qusay, ses demis frres Watban, Sabawi et Barzan, Hamza al Zoubeidi,Ê Ali Hassan al Majid, Izzat Douri, Taha Yassine Ramadan, Tarek Aziz, et Aziz Saleh al Noman. Et la liste B, qui comprend deux douzaines de noms.Ê Mais nous ne pouvons pas transformer lĠIrak en abattoir. Nous devrons pardonner la majoritŽ des gens, sauf ceux qui ont commis des crimes contre lĠhumanitŽÓ. Ê Que faire des gŽnŽraux comme Nazir al Khazraji, ancien chef dĠŽtat-major, rŽfugiŽ au Danemark, ou comme Wafiq al Samarrai, ancien chef de la sŽcuritŽ militaire, qui proclament leur innoncence, et se posent en leaders de lĠopposition?Ê

ÒNous avons la conviction quĠils ne disent pas toute la vŽritŽÓ, dit Adel Razzak Mirza, Òmais en mme temps nous voulons encourager un plus grand nombre dĠofficiersÊ ˆ abandonner le rŽgime... Nous verrons plus tardÓ...Ê Cette attitude quelque peu opportuniste nĠest pas toujours comprise par les victimes de ces anciens collaborateurs de Saddam Hussain. Ê Un intellectuel de Souleimania ne se fait gure dĠillusion sur les ÒpurgesÓ:Ê ÒMme si les principaux dirigeants du Baas sont arrtŽs et jugŽs, le Baas continuera de gouverner le paysÓ, affirme-t-il avec une certaine amertume,Ê Òcar ce sont les gens qui ont lĠexpertise. DŽjˆ, ici, au Kurdistan, de nombreux annciens Baasistes occupent des postes clŽs. Mme des gens qui ont ŽtŽ impliquŽs dans la campagne de lĠAnfal (qui a fait environ 180.000 victimes kurdes)Ó. Ê LĠIrak de demain: un Žtat fŽdŽral? Ê

Le Fédéralisme vu par les Kurdes

Mais lĠenjeu essentiel, pour les Kurdes, cĠest leur statut dans lĠIrak de demain. Et pour une fois unanimes, les partis politiques kurdes ne conoivent pas dĠautre solution que le fŽdŽralisme. ÒNous sommes maintenant indŽpendants, et nous demandons ˆ tre rŽunifiŽs... mais la seule solution, cĠest une fŽdŽrationÓ, affirme Berham Saleh, premier ministre ˆ Souleimania. Mme opinion au PDK de Massoud Barzani, o Roj Shawess, prŽsident du parlement, pose aussi ses conditions: ÒNous ne pouvons pas renoncer ˆ ce que nous avons -- la quasi indŽpendance -- sans garanties...Ê Nous sommes une ÒrŽgionÓ,Ê nous sommes prs ˆ rejoindre (lĠIrak) ˆ certaines conditions: le peuple kurde nĠest pas disposŽ ˆ accepter dĠtre gouvernŽ comme il lĠa ŽtŽ auparavant. Nous voulons un systme fŽdŽral, avec des garanties internationalesÓ. Ê

Soucieux, comme le dit Massoud Barzani, de Òne pas rater le train en marcheÓ, le PDK a prŽfŽrŽ exposer Òavant le changementÓÊ Òsa conception de lĠIrak de demain...et ce que devraient avoir les KurdesÓ, en soumettant un projet de constitution pour lĠIrak et un autre pour la rŽgion kurde, rŽdigŽs par des spŽcialistes kurdes du droit constitutionnel. Ce document dĠune quinzaine de pages a le mŽrite dĠexposer de faon trs prŽcise les relations entre la rŽgion kurde et le pouvoir central.. Ê

LĠarticle Un du premier texte, sur les ÒPrincipes gŽnŽraux du FŽdŽralisme en IrakÓ, stipule que ÒLĠIrak est un Etat fŽdŽral, dŽmocratique, parlementaire, reposant sur le pluralisme politique. La RŽpublique FŽdŽrale dĠIrak consiste en deux rŽgions: - la rŽgion arabe, qui comprend les parties centrale et mŽridionale de lĠIrak ainsi que la province de Mossoul, Ninive, dans le nord, ˆ lĠexclusion de certains districts mentionnŽs dans le paragraphe suivant. - la rŽgion du Kurdistan irakien, qui comprend les provinces de Kirkouk, Souleimania et Erbil dans leurs limites administratives antŽrieures ˆ 1968, et la province de Dohok et les districts de Akkra, Sinjar et Sheikhan, et le sous-district de Zimar dans la province de Ninive, les districts de Khanakin et Mandili dans la province de Diyala, et le district de Badra dans la province de Al Wasit. Les limites gŽographiques de la rŽgion seront inscrites dans la constitution fŽdŽraleÓ. Ê

Le projet de constitution prŽvoit que la RŽpublique fŽdŽrale aura son prŽsident;Ê son pouvoir judiciaire, son pouvoir lŽgislatif, composŽ de deux chambres, une assemblŽe nationale fŽdŽrale, Žlue ˆ la proportionnelle, et une assemblŽe des rŽgions, composŽe ˆ ŽgalitŽ de membres des deux assemblŽes rŽgionales;Ê son conseil des ministres, avec un premier ministre et des ministres reprŽsentant proportionnellement les deux rŽgions. Chaque rŽgion aura Žgalement son assemblŽe lŽgislative, son prŽsident rŽgional, son conseil des ministres rŽgional et son pouvoir judiciaire rŽgional. Ê Sans entrer dans les dŽtails dĠun texte trs technique, on citera quatre articles assez ÒexplosifsÓ de ce projet: Ê LĠarticle 14 du projet de constitution fŽdŽrale prŽvoit que Òsi le prŽsident de la RŽpublique fŽdŽrale Žlu est originaire dĠune des rŽgions, le premier ministre fŽdŽral devra tre originaire de lĠautre rŽgionÓ. Autrement dit, si le prŽsident de la RŽpublique fŽdŽrale est un Arabe, le premier ministre sera automatiquement un Kurde.

Le pouvoir à Bagdad

Aprs avoir pendant des dŽcennies refusŽ de jouer un r™le politique ˆ Bagdad, les Kurdes ont enfin compris quĠils devaient exercer le pouvoir ˆ Bagdad sĠils voulaient lĠexercer dans leur rŽgion. Ê LĠarticle 7 de ce projet prŽcise Žgalement que les membres du gouvernement seront dŽsignŽs proportionnellement au poids respectif des populations arabe et kurde dans la RŽpublique fŽdŽrale -- ce qui revient ˆ dire que les Kurdes composeront le quart du gouvernement --Ê Òen clair, commente un dirigeant du PDK, cela veut dire que les Kurdes devront avoir un des trois Ògrands ministresÓ -- la dŽfense, lĠintŽrieur ou les finances.

Ê LĠarticle 5 du projet de constitution de la rŽgion stipule que ÒKirkouk sera la capitale de la rŽgion du KurdistanÓ.Ê Cet article a provoquŽ de violentes rŽactions en Turquie, qui refuse de laisser les Kurdes contr™ler les ressources pŽtrolires de Kirkouk. Ê Et lĠarticle 75 stipule que Òla structure de la RŽpublique fŽdŽrale dĠIrak ne peut tre modifiŽe sans le consentement de lĠassemblŽe rŽgionale du Kurdistan. Toute action contraire ˆ ce principe autoriserait le peuple de la rŽgion du Kurdistan ˆ exercer son droit ˆ lĠauto-dŽterminationÓ. Concrtement, cela veut dire quĠen cas de conflit entre le pouvoir central et le pouvoir rŽgional, les Kurdes proclameront leur indŽpendance. Ê

Soumis ˆ lĠUPK aprs la conclusion de lĠaccord entre Massoud Barzani et Jelal Talabani, les 8-9 septembre derniers, ce projet a ŽtŽ lŽgrement modifiŽ, dans un sens plus parlementaire. Il devrait ensuite tre soumis au parlement kurde dĠErbil et aux autres partis de lĠopposition irakienne. Certains lĠont dŽjˆ approuvŽ. Mais les vrais problmes commenceront lorsquĠil faudra faire approuver cette constitution par le peuple irakien, soit par le parlement qui sera Žlu aprs le dŽpart de Saddam Hussain, soit par lĠensemble de la population, dans le cadre dĠun rŽfŽrendum. Manifestement, la plupart des dirigeants kurdes nĠavaient pas envisagŽ cette ŽventualitŽ: pour eux, il suffisait de faire approuver le projet de constitution fŽdŽrale par un congrs de lĠopposition irakienne, rŽuni quelque part en Europe... et par les Etats-Unis, puissance tutŽlaire. Et ils sont assez dŽconcertŽs quand on leur dŽmontre quĠun projet de constitution doit tre validŽ par un vote populaire. Ê

Certains responsables kurdes, mais ils ne sont pas trs nombreux, pensent que ce projet de constitution fŽdŽrale serait ratifiŽ par le peuple irakien, qui comprend une majoritŽ de chiites (environ 60 pour cent du total de la population irakienne): Roj Shawess, en particulier, estime que les Chiites, qui ont subi pendant des dŽcennies la suprŽmatie des Sunnites, devraient approuver un projet de constitution fŽdŽrale. Un de ses proches souligne que les Chiites reprŽsenteront environ 75 pour cent de la population de la rŽgion arabe: ÒSi le fŽdŽralisme est appliquŽ, les Chiites auront le pouvoir dans leur rŽgion... Nous devons donc jouer la carte chiiteÓ.

Mais la plupart des dirigeants kurdes sont convaincus que la majoritŽ de la population arabe de lĠIrak, cŽdant ˆ des rŽflexes nationalistes, rejetterait le projet de constitution fŽdŽrale: ÒLes Arabes irakiens sont beaucoup trop chauvinsÓ, dit lĠun. ÒPas question de soumettre notre projet ˆ une assemblŽe irakienne, il serait ŽtouffŽÓ, assure Hoshyar Zibari. Mme opinion ˆ lĠUPK, o Nour Shirouane dŽclare catŽgoriquement: ÒJe ne soumettrai jamais la question du fŽdŽralisme aux Arabes! LesÊ Chiites nous soutiennent, jusquĠˆ maintenant...Ê Mais sĠils sĠemparent du pouvoir... Je ne sais pasÓ. Ê

ÒComment les Arabes pourraient-ils rejeter un projet de constitution qui a ŽtŽ approuvŽ par le Conseil National Irakien dĠAhmed Chalabi en 1992, par la confŽrence de lĠopposition aux Etats-Unis cette annŽe, et qui a le soutien des Etats-UnisÓ, sĠinterroge Kosrat Rassoul, ajoutant ÒSi le nouveau systme est dŽmocratique, ils donneront leurs droits aux Kurdes. Nous sommes deux nations, nous avons chacune notre terre, nous ne revendiquons pas les terres arabes, mais nous Žtions ici avant les Arabes. Nous avons des provinces qui sont plus grandes que certains Žtats du Golfe... Si le fŽdŽralisme est mauvais, alors que les Etats du Golfe deviennent une rŽpubliqueÓ! Ê PoussŽ dans ses retranchements, Kosrat Rassoul reconna”t que si un parlement irakien Žlu dŽmocratiquement rejette le projet kurde de constitution fŽdŽrale, les options des Kurdes seront limitŽes: ÒSi nous avons affaires ˆ un rŽgime soutenu par les Etats-Unis, nous ne pouvons pas dire que nous allons nous battre contre lui. Si les Etats-Unis nous soutiennent... nous demanderons plus quĠun statut fŽdŽralÓ. Ê

ÊConscient de tous ces alŽas, Roj Shawess conclut que finalement les Kurdes ne peuvent pas laisser entre les mains du peuple irakien la responsabilitŽ de passer ˆ un rŽgime dŽmocratique et au fŽdŽralisme. ÒCĠest une condition absolue de notre partÓ, dit-il, Òcela devra treÊ approuvŽ avant la mise en place dĠun rŽgime de transition, avec des garanties internationalesÓ. Pour les Kurdes, le fŽdŽralisme passe avant tout. Mais les jours qui viennent sont trs incertains. Ê

(Le Nouvel Observateur, N° 1988, 12 décembre 2002.

MERIP, Winter issue, N° 225)

 

 

 

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